Ahmed Sefrioui, entre l'oubli et la réhabilitation de Karima Yatribi

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KARIMA YATRIBI présente et signe ce Vendredi 11 Avril 2014 à 18 heures à la librairie Kalila Wa Dimna, Rabat, son ouvrage: Ahmed Sefrioui, entre l' oubli et la réhabilitation, préfacé par le professeur Abdelljalil Lahjomri.

Karima Yatribi est professeur de Langue et de Littérature Françaises à l’Université Hassan II, Ain Chock Casablanca. Elle est membre de la CCLMC (Coordination des Chercheurs en Littératures Maghrébines et Comparées), de la  CICLIM (Coordination  Internationale des Chercheurs sur les littératures Maghrébines), du CRJM (Centre de Recherche sur les Juifs du Maroc), elle a publié de nombreux articles  consacrés à la littérature maghrébine de langue française. Elle est aussi l’auteur d’un ouvrage sur Edmond Amran El Maleh, Le Bruissement des Souvenirs.

Il y eut peu de monde à l’enterrement d’Ahmed Sefrioui, mort dans l’indifférence de presque tous.  Nabyl Lahlou, artiste exubérant mais lucide, qui l’admirait fut révolté  quand, sollicitant un responsable d’une revue pour publier un hommage à cette triste occasion s’est entendu répondre : « Sefrioui, c’est qui Ahmed Sefrioui ? »  Cette indifférence qui continue à accompagner le personnage mais nullement l’œuvre est une énigme.  Un biographe scrupuleux pourrait un jour nous révéler le secret de ce paradoxe.  L’auteur le pressentait qui affirmait dans son dernier entretien à un A. Stouky exigeant mais bienveillant : « Combien même on ne s’intéresserait plus à la société marocaine, je suis sûr qu’on continuera à étudier mes livres pour le langage… ».  C’est ce que fait Karima Yatribi dans sa remarquable étude.  Je laisserai ses lecteurs découvrir les subtilités et l’originalité de son analyse, pour profiter de cette opportunité qui m’est offerte non pour refaire mon mea culpa, déjà clamé dans un des amphithéâtres de la faculté des lettres de Rabat, mais pour rendre enfin justice à un auteur « notoirement méconnu ».  Ahmed Sefrioui me confiait qu’il avait été très attaqué, tout en sachant pertinemment que j’étais un de ceux qui avec A.Khatibi, A. Laabi l’avaient taxé de « folkloriste », « d’exotique », de réaliste « misérabiliste » et de « néocolonialiste ».  Cherchait-il à transmettre un message à notre génération qui avait comme excuse d’être « prisonnière » des bouleversements de son temps, qui voulait que les œuvres soient des actes politiques, des actes de résistance, et d’engagement contre le joug de l’occupant.  Ou cherchait-il justement et tout simplement à l’excuser et à lui dire qu’il ne la jugeait pas puisqu’il affirmait  que ses violentes critiques étaient « compréhensibles car la Boite à merveilles paraissait à une époque où le tout le peuple marocain était plongé dans la lutte pour la libération ».   Son œuvre en glorifiant le passé, en le magnifiant, en occultant la présence coloniale, celle de Driss Chraibi « Le passé simple » en entreprenant une déconstruction inopportune de ce même passé et d’une société en proie à une douloureuse gestation pouvaient paraître à des nationalistes militants des soutiens à la pérennité d’un protectorat combattu et honni.  C’est ce que pouvaient laisser croire certaines déclarations d’Ahmed Sefrioui aussi maladroites que : « C’est vrai que la Boite à merveilles est située en dehors du colonialisme ».  « J’ai décrit un milieu en médina de Fès.  Les français n’existaient pas… » Et « un livre doit être en dehors de l’actualité ».  Toutefois était-ce si maladroit que cela ?  Les français existaient bien sûr, et A. Sefrioui le savait mieux que quiconque, qui les fréquentaient, mais le petit peuple qu’il décrivait était « attentif à des choses plus immédiates » et c’est cette immédiateté qu’il captait et restituait avec bonheur.   Ce qui l’intéressait au fond c’était le style, le « bien écrire », le langage et la survie d’un texte par l’esthétique.  « Bien écrire garantit la pérennité d’un texte » disait-il.  A. Kilito, fin lettré, et analyste talentueux de cette littérature a intitulé un de ces textes « Sefrioui, le magicien ».  Et M. Leftah que je considère comme un des héritiers les plus inattendus d’Ahmed Sefrioui, a choisi de parler de cet auteur « … sous le signe du merveilleux ».  On peut dire d’Ahmed Sefrioui ce que Jean Dutourd disait de Balzac « Si on le relit de dix ans en dix ans on comprend diverses choses que l’auteur avait voilées et qu’on ne soupçonnait pas quand on était jeune », nous précisant qu’on « ne juge avec sérénité qu’un écrivain mort, depuis trente ou quarante ans ».  Ahmed Sefrioui n’est mort que depuis une dizaine d’années et son œuvre est pourtant abordée avec sérénité par Karima Yatribi, avec aussi un dévouement et une fidélité émouvants.  Ce que nous n’avons pas vu et que Karima Yatribi nous dévoile est que la force de cette œuvre réside dans la simplicité du style, et sa spiritualité.  Je ne parle pas de la mystique qui court dans tous les textes de cet auteur qui déclarait qu’il était très religieux en dépit des apparences.  Je fais allusion à cette facilité toute aérienne qui caractérise la phrase d’A. Sefrioui.  Cette facilité est ce qu’on qualifie dans la stylistique en langue arabe « ???????????  ??????????? ».  Je n’ai pas trouvé de traduction satisfaisante à cette expression mais j’ai trouvé ce qui s’y rapprochait le plus : une allusion de Jean Dutourd dans sa chronique à propos de l’écrivain Marcel Showb.  Il rappelait que le critique Rémy de Gourmont disait que « Le génie particulier de cet auteur est une sorte de facilité « effroyablement complexe ».  Je n’emploierai pas l’adverbe « effroyable » pour A. Sefrioui mais je n’hésiterai pas à affirmer qu’il était devenu ce qu’on appelle un classique parce que cette facilité rendait vrai tout ce qu’il décrivait et que cette vérité était non seulement d’un réalisme saisissant, mais recelait la vérité d’une beauté intérieure dissimulée sous une simplicité apparemment trompeuse.

Il était fier que des instituteurs aient choisi les passages de son œuvre, comme dictées pour les jeunes esprits dont ils avaient la charge.  En ce temps là, cette fierté me paraissait quelque peu désuète, de la part d’un écrivain que l’on « réifiait»  ainsi dans des anthologies. Aujourd’hui, cela est d’une impérieuse nécessité pour donner à ces mêmes esprits un exemple définitif et nécessaire du « comment écrire » dans le désastre linguistique ambiant.  Il est vrai qu’il avait comme maître François Bonjean ; et nos établissements de formation d’instituteurs peinent  aujourd’hui à produire des F. Bonjean, ou des G. Germain.

Karima Yatribi a privilégié dans son étude deux éléments essentiels de l’œuvre d’A. Sefrioui : Le conte et la mystique.

Cet auteur serait donc un conteur mystique, utilisant les procédés du conte pour nous convier à vivre des aspirations soufies.  Il fut un disciple indirect de René Guénon, qu’il connut essentiellement par F. Bonjean, mais aussi par G. Abdallah, son vrai disciple qui collaborait avec lui au Musée du Batha, dont A. Sefrioui était le fondateur et le directeur.

Ces techniques du conte, il en avait la maitrise, et K. Yatribi décrit avec perspicacité leur instrumentalisation dans l’invention du merveilleux et du magique de son style.

Il avait choisi de chercher dans la simplicité de la vie quotidienne des gens de sa ville, les vérités essentielles, d’aller « du particulier à l’universel ».  Et ce choix l’a inévitablement amené à donner la prééminence au passé : n’est-ce pas lui qui s’exclamait « le moyen-âge, une vie tout à fait remarquable… ».  Il agissait, concernant la description de la société qui est la sienne, comme son maitre F. Bonjean quand il  contait que dans « l’Egypte où tout était au guidid (le moderne) – (il) entreprenait de saisir, pendant qu’il était temps – la poésie, la vertu profonde du quadim (l’ancien…) ».

En faisant ce choix A. Sefrioui avait résolument et consciemment nié le « fait colonial », privilégié le traditionalisme et le passéisme, n’hésitant pas  à s’enfermer dans un paradoxe qu’il revendiquait : saisir dans la langue qui paraissait en ce temps là véhiculer la modernité, (la langue française) le passé de sa société, et le fixer pour l’éternité.

 Mais comme le constate G. Germain à propos des « Confidences d’une fille de la nuit » de F. Bonjean. « Les musulmans marocains… qui pouvaient lire un livre en français (à cette époque) étaient tous des hommes jeunes dont les préoccupations étaient avant tout politiques et l’on ne peut songer  à le leur reprocher.  Ils ne trouvaient pas leur compte dans un ouvrage (où il) n’y avait aucune référence au nationalisme naissant…) ».  Le choix délibérément mystique du passé d’A. Sefrioui l’éloignait de sa génération, et provoquait une rupture.

Dans cette réhabilitation d’un écrivain « notoirement méconnu », il est aussi temps de rendre justice à une génération qui « en pleine mêlée ne pouvait songer à prendre du recul ».

Et si l’étude de K. Yatribi n’est que justice rendue à un grand écrivain, il aurait fallu avec bienveillance, qu’elle rende justice à ses successeurs, qui sans leur engament politiquement passionnel et la rupture consommée par leur condamnation n’auraient pas donné aux lecteurs les plus belles œuvres de langue française.