C’était mieux avant, la menthe dans la peau

5437685854_d630fceaff_b-
128
Partager :

C’était mieux avant. De la capitale des crises à la capitale du royaume, une aventure. Guettée sur des charbons ardents. Séfrou-Rabat. Les cerises n’ont plus la même saveur, le voyage non plus. Le périple qui prenait à l’époque cinq à six heures de plaisir, on l’effectue aujourd’hui vite fait mal fait en moins de deux heures.

Ce qui me renvoie si loin dans le temps je le dois à la mémoire de l’eau à la bouche qu’a fait remonter en moi le coup de gueule de mon ami Abdeslam Seddiki, acteur et scrutateur de la vie marocain. Ancien ministre du Travail, membre dirigeant du PPS, il n’exige pas moins qu’un débat national sur le thé à la menthe. Je caricature un peu, bien sûr.

« Le thé à la menthe est la boisson la plus populaire chez nous. N'est-il pas sage et opportun de revenir aux sources et aux coutumes millénaires d'une agriculture biologique qui n'obéit pas aux règles sacro-saintes de la rentabilité financière ».

C’était mieux avant donc. Du moins pour la menthe.

On épiait l’aurore pour prendre le car jusqu’à la gare routière de Fès Jdid-El Mallah. Je n’ai pas souvenir qu’on dormaient ces nuits-là. De Séfrou à Fès, les cars faisaient encore monter des gens sur le toit et, enfants, on enviaient ces élus de l’air frais sur ce qui nous semblait la terrasse panoramique du monde.

De Fès à Rabat commençait la chevauchée d’une route nationale dont il ne nous viendrait pas à l’idée de nous en plaindre. Bien avant Meknès, on s’arrêtaient à Al Mhaya, ou quelques kilomètres plus loin, sous trois énormes peupliers, pour consolider le petit déjeuner. Un bol de sicouk au goût introuvable aujourd’hui. C’était mieux avant. Personne ne pouvait penser que la semoule était travaillée par autre chose que les mains des paysannes. Sans nous soucier de leur propreté. Et c’était mieux ainsi.

La route reprenait ses droits, torturée, mais dont on ne connaissaient pas de meilleure. La tête déjà à la prochaine escale. Dans la remontée de l’après vallée de oued Beht, juste après Meknès, jusqu’à pas très loin de Khémisset, les mulets doublaient les cars, mais le temps avait son temps et la lenteur du parcours faisait partie des joies de l’expédition. A Khémisset c’était l’heure des brochettes. Personne ne se souciait des mains dégantées du boucher ni se demandait s’il les avait lavées. Rien qu’à leur vue, on en tomberaient malades aujourd’hui.

De toutes les nostalgies, l’escale de Meknès laisse une senteur spécifique. Une ville dont, longtemps, on n’a connu les contours que des fenêtres des cars, une cité mythifiée par les récits de nos instituteurs qui nous racontaient comment l’implacable sultan Moulay Ismail enterrait dans les remparts en construction les ouvriers morts sur place à la tâche.  Chaque mort était un titre de gloire, un trophée dans les écrins du roi bâtisseur qui avait mis fin à l’anarchie dans laquelle se complaisait le Maroc suite au décès de son frère Moulay Rachid. L’ONU n’existait pas encore, le roi soleil régnait sur la France, ni Rousseau ni Toqueville n’étaient encore nés ; Marx, le père de sa mère n’était qu’un probable projet dans les tables ; la déclaration des droits de l’Homme, les esprits ne pouvaient encore la concevoir ; les pesticides s’ils avaient existé n’auraient servi qu’aux talismans. Mais il y avait la menthe de Meknès aux longues tiges et feuillage granulé, saveur poivrée dont les arômes qui emplissaient le car jusqu’à son terminus perpétuaient une tradition millénaire. On ne savaient sans doute rien des libertés collectives et individuelles, mais on étaient sûr que la menthe était comme nous, à l’état nature. Etait-ce mieux ? Sans doute. Dans nos contrariétés contemporaines.