De Notre Dame de Paris à La Bibliothèque d’Abu Nawas de Bagdad

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Aussi loin que puisse remonter ma mémoire d’enfant, celle-ci revoit toujours le fantôme de Quasimodo, hantant les couloirs et les recoins de la vieille église de Notre-Dame. Il suit du regard la belle Esméralda, éprise de Phébus, son lâche amoureux. Il est là lorsque la belle gitane s’avance vers la potence sous les huées de la foule hargneuse. Il est là pour la sauver et l’amener à Notre-Dame. Elle, qui devait passer sur le gibet, parce que belle et farouchement indépendante, prétendument sorcière.

L'émotion devant tant de beauté dépeinte sous la plume d’un grand humaniste et homme de lettres comme Victor Hugo, fait partie de mes plus beaux souvenirs d'enfance. Dans notre petite famille, on s’arrachait les romans et les livres qui ont réussi – Dieu merci – à imprégner nos âmes naissantes d’une touche universaliste féconde à travers des œuvres aussi impressionnantes les unes que les autres : « Les Misérables », « Le bossu de Notre-Dame », « La dame aux camélias » d’A. Dumas,  « Les Abarates » (les larmes) et « Nadarates » (Les contemplations) de Manfalouti, « Cyrano de Bergerac » d’Edmond Rostand, .… 

Ces souvenirs ont resurgi avec force lorsque j’ai visionné de loin, horrifié, le terrible incendie qui a ravagé ce monument de mon enfance et qui a attristé le monde entier. Parce que Notre-Dame, comme tant d’autres monuments, transcende toutes les catégorisations. Elle dépasse la France, transcende le christianisme et surpasse la dimension purement architecturale. Elle appartient au patrimoine irremplaçable de l'humanité ...

Une vague de tristesse légitime a envahi le monde. Chefs d’Etats, artistes, leaders d’opinion, tous ont pris la parole pour exprimer cette détresse.

Nous aussi, de là où nous sommes, avons eu notre lot de mal-être, même si nous ne sommes point français, ou européens, ou chrétiens.

Nous avons ce droit à la tristesse, de par notre appartenance à l'humanité, de par l’amour que nous portons à son héritage architectural, artistique, littéraire sous toutes ses formes, puisqu’il constitue la preuve palpable de notre patrimoine commun…

J’ai ressenti tout cela dans le silence de la tristesse. Puis ont surgi devant mes yeux d’autres hauts lieux de mémoire commune : Palmyre en Syrie, souffrant sous les coups de boutoir de Daesch, le pillage éhonté dépassant toute imagination du Musée de Bagdad, après l'invasion américaine en dehors de toute légitimité internationale, la mise-à-sac  de la bibliothèque du grand poète Abu Nawas, la destruction des églises de Mossoul, ainsi que le vol et la destruction des premières tablettes sumériennes, du premier alphabet connu depuis des milliers d’années… Puis pendant la guerre civile en Syrie, les minarets de Damas, la mosquée Umayyad à Alep, le marché couvert de la ville, la cathédrale d’Um-Zanar remontant à l’an 59 après Jésus-Christ, le château de Salaheddine, le château d’Al-Hosn, les statues de Bouddha détruits par les Talibans en Afghanistan, sans citer ce que les monuments du Yemen bienheureux ont enduré…

Je cite tous ces ravages, non point pour disculper les haineux de tous bords y compris chez nous, ceux-là mêmes qui, imprégnés d’une mentalité archi-médiévale sont horrifiés devant tout ce qui a trait à la science, à la connaissance, à l'art et à la création, adossés à des prétextes religieux vindicatifs.

Si l’effroyable incendie de Notre-Dame a suscité en toute légitimité cette douleur quasi-planétaire, ne méritons nous pas, que dans cette parcelle géographique que l’histoire nous lègue ou nous prête, voir notre douleur par tout le monde partagée, proportionnellement au désastre dont nous avons été témoins depuis tant d’années ?

Oui cela est possible : lorsque les puissants de ce monde arrêteront de soutenir, de financer et d’embrigader les mouvements politico-religieux médiévaux haineux et destructeurs, comme ils l’ont fait jusqu’à présent, de l’aveu même de certains de leurs leaders, afin de contribuer à casser nos élans de liberté et nos aspirations de démocratie et légitimer le regard hautain que nombre d’entre eux ne cessent de porter sur nos peuples et nos destinées, certains allant même jusqu’à déterrer les vieilles théories racistes et suprématistes …

Pour le moment, soyons dignes dans notre tristesse après l’effroyable l’incendie de Notre-Dame et prions pour qu’elle retrouve rapidement sa splendeur.

Avec nos plus belles salutations à Victor Hugo, ainsi qu’à Quasimodo, noble et immortelle figure du « Bossu de Notre-Dame ».