Hommage à Mohammed Chafik : « Un lanceur d’alerte solitaire »*

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C’est un exercice périlleux que celui d’être invité à rendre hommage en quelques mots à une immense personne comme l’est Mohammed Chafik. Surtout quand il vous est demandé de déroger au refus de participer à des cérémonies commémoratives peuplant les salons des livres et les happenings culturels.

Mais il s’agit de Mohammed Chafik, de l’une des personnalités les plus marquantes de notre paysage politique, culturel et éducatif depuis l’indépendance, dont l’œuvre intellectuelle est certes souvent célébrée mais peu étudiée et je ne saurais refuser.  Il est de notre devoir de témoigner au-delà de toute célébration et d’affirmer ce que doivent à cet homme de courage, de conviction et d’honneur, les générations à venir.  Afin que son combat ne soit ni marginalisé, ni surtout oublié.  Nous savons tous que l’homme est modeste, réservé, discret, fuyant les devants de scène quand d’autres les recherchent dans une fatuité déconcertante.

Qu’est-il au fond cet homme dont l’élégance d’esprit est peu commune dans un monde où se perdent toutes les élégances.  Son biographe dit que c’est l’homme de l’unanimité.  Et il l’est sans aucun doute, même si parfois des détracteurs inconséquents qui n’ont pas lu ses œuvres et savent peu de choses de son parcours, continuent à perturber cette unanimité.

Si je devais choisir un titre pour un autre récit biographique, je choisirai « lanceur d’alerte » parce qu’aucun détracteur ne pourra contredire une expression aussi juste, unique et irremplaçable, s’agissant de ce penseur d’une intransigeance absolue.

Il le fut quand il a fallu avant beaucoup d’entre nous dévoiler courageusement la dimension berbère de notre identité, et quand le préambule de la constitution de 2011 a inscrit cette dimension en des termes irréversibles et émouvants, j’y ai vu l’écho rassurant des luttes historiques de cet homme dont les prémonitions interpelaient notre ignorance.

« Lanceur d’alerte » il le fut quand il a été parmi les fondateurs de l’OMDH, membre du conseil consultatif des droits de l’homme, et si l’avancée des droits de l’homme est si spectaculaire c’est aussi grâce à la contribution d’hommes comme lui, respectés de tous et qui dans la liberté d’action et de pensée qui les caractérise, n’hésitent jamais à revendiquer pour tout être humain cette même liberté d’agir, de penser, de croire et de vivre dans la différence.

Il le fut, sans aucun doute aussi dans les postes de responsabilités qu’il a assumés avec exigence et détermination, essentiellement dans le domaine de l’éducation, ne cessant de pointer du doigt les errements des politiques politiciennes qui ont fini par être causes des désastres actuels.  Il observe, aujourd’hui découragé, les errements d’un système qui si les décideurs avaient bien voulu bénéficier de ces conseils innovants aurait évité beaucoup d’errances et ne se serait pas trouvé aujourd’hui dans une impasse incommensurable.

Il y a quelques jours il exerçait encore ce magistère de « lanceur d’alerte » dans une revue de la place en affirmant que « la langue arabe était une langue morte ».  Des détracteurs, toujours à l’affut s’en sont offusqués, même s’ils n’ignorent pas que ce maître es langue arabe qu’il a enseignée avec un amour efficace, fait là une provocation salutaire.  La langue arabe qui figure dans nos manuels scolaires est une langue morte.  Et ce chantre de la modernité, qui la prône énergiquement devant les chantres du conservatisme et de l’islamisme non moins énergiques, n’ignore pas que la langue arabe de nos jours est langue de modernité.

Ecoutez et lisez Mohammed Chafik, afin qu’il ne continue pas à prêcher dans un désert de silence assourdissant.

  1. Lahjomri

Secrétaire Perpétuel de l’Académie du Royaume

*Hommage rendu au salon du livre lors d’une manifestation du Conseil National des Droits de l’Homme