La bataille de deux Rois

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Par Naïm Kamal - Plus que tout autre pays de la sphère nord de la méditerranée, c’est l’Espagne qui inspire le Marocain. L’évolution de sa monarchie, son développement en quelques décennies, son organisation territoriale impactent positivement l’esprit marocain

Le Roi Mohammed VI a reçu ce mercredi 13 février 2019 le Roi d’Espagne Felipe VI accompagné de son épouse la Reine  Litizia. Pour l’occasion, le souverain marocain n’a pas lésiné sur le protocole qu’il a déroulé dans ce qu’il a de plus fastueux. Les petits plats dans les grands, la famille royale au premier plan, le personnel de l’Etat au grand complet, la monarchie alaouite a voulu marquer les esprits du sceau de l’amitié bien exprimée.

Cela faisait longtemps qu’au Maroc on n’a pas vu pareil déploiement protocolaire pour l’accueil d’un chef d’Etat. Dans les relations entre les deux monarchies des rives occidentales de la méditerranée, si l’on excepte la visite du roi-père, Juan Carlos en 2005 sous le règne de Mohammed VI, il faut sans doute remonter 40 ans en arrière pour retrouver une visite d’un monarque espagnole avec une telle charge émotionnelle et politique.

C’était en 1979 à Fès. La visite du Roi Juan Carlos, jeune souverain d’une monarchie espagnole qui s’émancipait dans l’anxiété de la tutelle franquiste, a été la première d’un très haut dignitaire espagnole au Maroc depuis l’indépendance du Royaume.  

Trois ans auparavant, le Maroc venait de récupérer dans le tumulte des tensions avec le voisin ibérique qui avait d’autres desseins, son Sahara pendant longtemps sous occupation précisément espagnole.

Les lois de la géographie peuvent et les démons de l’histoire

Dans le théâtre grandeur nature du Fès impérial, s’est joué l’avenir et le devenir des relations entre les deux pays qui ne furent jamais ni irrémédiablement compromises ni naturellement allant de soi. Il ne s’agissait ni plus ni moins que de faire triompher les lois de la géographie sur les démons de l’histoire.

Juan Carlos, conscient des enjeux, s’était élevé contre les incompréhensions entre les deux peuples et avait appelé à une révolte contre les idées reçus et les préjugés qui empoisonnaient leurs rapports.

Hassan II qui avait, lui, une perception aigue des lois incontournables du voisinage, avait lancé l’idée combien utopique mais porteuse, de l’établissement d’une liaison fixe entre deux pays et deux continents à travers le détroit de Gibraltar. Avec le sens de la formule qu’on lui connaissait, il voulait réparer, disait-il, les méfaits d’Hercule.

La liaison ne s’est jamais faite. Mais autour de cette idée généreuse que de  rencontres, de séminaires et de recherches océanographiques dans les méandres d’une relation qui remonte à l’origine du temps.

Le pont rêvé n’a pas  vu le jour et ne le verra certainement pas de sitôt. Mais que d’eau a coulé depuis dans le détroit de Gibraltar. Si bien que les deux Rois peuvent aujourd’hui livrer la bataille du présent et l’avenir dans une ambiance plus ou moins assainie.

Depuis son avènement, Mohammed VI, hispanophone sensible à l’amitié maroco-espagnole, a porté une attention particulière aux relations entre les deux pays, si bien que l’Espagne est aujourd’hui le premier partenaire économique du Maroc.

Le développement de l’enseignement espagnol, quasi-absent du Maroc il y a quarante ans,  n’en est que l’une des facettes, mais probablement la plus éloquente. Dans le patronyme de Cervantès résonne toute l’Espagne  et c’est sous son phare que la culture espagnole se déploie au Maroc. Le don fait à l’occasion de cette visite du théâtre portant son nom à Tanger devrait être perçu comme un don de soi réciproque.

Cette dynamique multidimensionnelle dont la météo politique reste néanmoins variable, fait qu’à Rabat comme à Madrid, chacun a désormais pris la mesure et l’importance de l’autre.

Le Maroc est pour l’Espagne une profondeur stratégique dans l’entrée d’un continent de plus en plus déterminent. Il est ainsi un partenaire qui donne du poids à son existence européenne, outre qu’il constitue une soupape de sécurité capitale pour ne pas dire vitale.

L’Espagne, quand elle conçoit ses rapports avec le Maroc dans le cadre précis de l’intérêt bien compris, peut être pour lui une véritable locomotive et un vrai modèle. Plus que tout autre pays de la sphère nord de la méditerranée, c’est l’Espagne qui inspire le Marocain. L’évolution de sa monarchie, son développement en quelques décennies, son organisation territoriale impactent positivement l’esprit marocain qui aspire à un essor similaire et le rend possible.