Les ''classes moyennes'', arlésiennes et fantomatiques

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S’il y a une réalité difficile à définir et à cerner avec précision c’est bien celle que l’on appelle, par défaut, « classes moyennes ». Tantôt on parle de classe moyenne au singulier, tantôt on en parle au pluriel. Dans tous les cas, le concept de « classe sociale » ne nous semble pas approprié pour désigner cette catégorie de la population et ce, pour différentes raisons : d’abord une classe sociale se caractérise généralement par son homogénéité relative, ce qui n’est pas le cas des « classes moyennes » qui comprennent des catégories relevant de différents profils socio-professionnels ; ensuite, une classe sociale se reconnait par le système de valeurs qu’elle porte. Ces valeurs peuvent être progressistes ou conservatrices, révolutionnaires ou réactionnaires ; enfin, une classe sociale se caractérise généralement par une certaine stabilité au niveau de sa reproduction. On estime généralement que 70% des fils d’ouvriers deviennent ouvriers et 70% des fils de bourgeois deviennent bourgeois. Au niveau des couches moyennes, on remarque au contraire une forte mobilité intra et intergénérationnelle. 

Afin de dépasser ces considérations conceptuelles dans la définition de la classe moyenne à partir de ces critères qualitatifs, on a recours à l’indicateur monétaire qui réside dans le revenu. Ainsi, les couches moyennes de la population seraient celles qui se situent entre les pauvres et les riches. Elles jouent le rôle tampon entre les extrêmes de la société, car entre les riches et les pauvres, il y a peu de contacts et la fracture sociale est visible. C’est pour cela qu’on accorde un rôle important aux couches moyennes dans la stabilité sociale.

Cela nous amène à nous interroger sur le seuil de pauvreté et le seuil de richesse. Mais en l’absence de données fiables et exhaustives sur le revenu et sa répartition au Maroc, surgissent de nouvelles difficultés. Les chiffres nécessaires pour élucider cette question relèvent encore du mystère dans notre pays, où seules les dépenses de consommation sont relativement connues.  Les études sur le sujet manquent cruellement. Exception faite d’une étude effectuée par le HCP en 2009 sur les classes moyennes à partir de l’enquête sur le niveau de vie et la consommation des ménages en 2006-2007. Force est de constater, comme le soulignent d’ailleurs ses rédacteurs, que l’étude manque de rigueur et de pertinence.

En ce sens, les résultats auxquels a abouti Cette étude paraissent peu convaincants et peu réalistes.  Sur la base d’un revenu oscillant entre 2800 DH et 6736 DH, les couches moyennes regroupent 53% de la population, contre 34% pour la classe modeste et 13% pour la classe aisée. Elles comptent 16,3 millions de personnes dont 62,9% en milieu urbain. Mais là où le doute atteint son comble, c’est au niveau de la délimitation des profils de ces couches moyennes. En font partie : 63% des « employés, artisans et ouvriers qualifiés des métiers de l’artisanat » ; 58,6% des « rentiers, retraités et inactifs ») ; 56,3% des « cadres moyens, commerçants et intermédiaires financiers » ; 48,6% des « ouvriers agricoles et non agricoles » ; 40,2% des « exploitants agricoles » ; et 19,5% des « cadres supérieurs et professions libérales ».

Selon le type d’activité, la répartition se fait ainsi : 48% d’actifs occupés ; 8,2% de chômeurs ; 43,7% d’inactifs (26% de femmes au foyer, 8,9% des étudiants, 2,3% retraités et rentiers ; 6,2% personnes âgées et infirmes).  Comment peut-on admettre que des personnes inactives ou en chômage puissent faire partie des classes moyennes ? 

C’est dire en définitive que tout reste encore à faire pour une meilleure radioscopie de la classe moyenne.  Sachant que le vécu quotidien montre que sa place dans la société a énormément régressé au cours des trois dernières décennies.  L’hémorragie a commencé au cours des années 80 du siècle dernier sous l’effet du programme d’ajustement structurel qui a donné un coup de massue aux secteurs sociaux. Depuis, cette classe n’a cessé de faire les frais des politiques publiques axées sur la libéralisation et le désengagement outranciers.  Sa place s’est progressivement réduite sous le poids d’une paupérisation croissante et d’une dégringolade de son pouvoir d’achat. Dans le meilleur des cas, elle ne représente pas plus de 25% de la population aujourd’hui. Ce qui est problématique pour la stabilité sociale et la croissance économique du pays.

En attendant de faire une étude exhaustive sur les couches moyennes et mettre à profit les données existantes, dont notamment le dernier rapport sur la richesse globale (réalisé conjointement par Bank Al Maghrib et le CESE), il faut dès à présent rectifier le tir en prenant des mesures de nature à favoriser l’éclosion de la classe moyenne. Parmi ces mesures, il y lieu de mentionner : l’allégement du fardeau fiscal, l’amélioration des services sociaux de base notamment l’éducation et la santé (ces deux secteurs contribuent à obérer le budget des couches moyennes) et l’encouragement d’un habitat dédié. Le tout devant être encadré par une politique de revenus juste et équitable.