Lettre à mon ami Kebir – Par Abdejlil Lahjomri

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Cher ami 

Il ne nous a pas été possible de nous revoir. Ces rendez-vous manqués me laissent sans réponses à mes interrogations sur ton œuvre essentiellement romanesque dont les thèmes sont puisés aux meilleures sources historiques de notre pays.

Ce le fut à propos de Thomas d’Aquin qui pour moi est simplement romain dont l’amazighité est d’être seulement né Berbère alors que pour toi elle l’habilite légitimement à figurer dans le panthéon des grands personnages de cet univers fascinant et encore peu exploré de notre passé.

Ton roman sur ‘Ben Aicha’, immense personnage, corsaire au grand cours, habile diplomate, bénéficiant de la confiance d’un Roi fondateur de dynastie, ‘Moulay Ismael ‘, constructeur, plus grand que le grand Louis de France, son contemporain, son égal dans la magnificence et la splendeur, n’y a pas dérogé et m’a surpris et ‘interpellé’.

              Surpris : non par ce qui peut paraitre peu vraisemblable dans l’intrigue (les romans se nourrissant de beaucoup d’invraisemblance) mais par ce procédé malicieux qui pour aboutir à l’épisode de la ‘supposée’ demande de mariage de Moulay Ismael à la Princesse de Conti, fait ‘transiter’ le lecteur par ce récit tumultueux de la passion orageuse de Ben Aicha pour cette même princesse.

              Le diplomate amoureux, par cette demande en mariage téméraire   aurait imaginé en réalité l’enlèvement de sa ‘dulcinée’ et trahi ainsi son Roi.

Astuce romanesque, fourbe procédé d’un mercenaire audacieux   qui s’empare d’une étonnante démarche, qui alimenta le temps d’une distraction volatile les salons versaillais, les distrayant par des odes ou madrigaux d’une déconcertante banalité. Le plus connu est celui de Jean -Baptiste Rousseau :  ‘Votre beauté, grande Princesse 

                                        Porte les traits dont elle blesse 

                                         Jusqu’aux plus sauvages lieux !

                                         L’Afrique avec vous capitule, 

                                         Et les conquêtes de vos yeux 

                                         Vont plus loin que celles d’Hercule ‘

Et même un duc, le Duc de Nemours n’a pas hésité à s’exclamer ainsi : 

                             ‘ Fille du héros de la France 

                               Si grande et si belle  

EN qui tant de trésors Les cieux ont rassemblés …..

                                Et qui portez votre influence 

                                 Aux climats les plus reculés ……

                                Vous trainez les héros captifs dans votre chaine!

                                Un Prince, glorieux de vivre dans vos fers,

                                Compte de vous donner pour reine 

                                Aux plus sauvages cœurs qui soient dans l’univers ‘

         J’ai admiré cette malice romanesque et lu avec un intérêt croissant, cette passion dévorante ‘d’un cœur sauvage’ pour une si grande princesse, ornement lumineux des soirées versaillaises. J’ai vibré aux péripéties et aventures d’un de nos plus valeureux diplomates à l’assaut d’une si imprenable ‘Bastille’. Mais j’avoue dans ma naïveté de lecteur n’avoir pas pensé un instant que le titre de ton roman ‘ BEN AICHA’ n’annonçait que cette folie amoureuse d’un ‘ ambassadeur ‘ oublieux de ses devoirs, de son rang et de la confiance placée en lui par son Roi, et qui finit par donner de son pays une si désastreuse image, une si lamentable représentation.

                      L’invraisemblance qui parcourt le récit ( l’auteur peut  en abuser, le lecteur-critique peut s’en irriter) vient du fait que les ambassadeurs qui fréquentent la cour de Louis XIV ne s’amusent pas à tomber aussi rapidement  et aussi facilement amoureux ( surtout quand ils sont de rudes corsaires) , victime d’un coup de foudre fulgurant et que les princesses non plus ne se jettent pas aussi aveuglément  dans les bras des diplomates inconnus, dans cet univers policé ( quoique licencieux ) faisant fi de la décence, de la dignité de leur rang et des codes subtils des amours clandestines .

                       Alors, mon cher Kebir, que reste -t -il de ce curieux et désolant récit sur BEN AICHA :  une histoire d’amour, de meurtres, de souleries, de beuveries et de tromperie. Ou sont les exploits fabuleux de nos corsaires, leur intelligence et leur élégance de corps et d’esprit quand ils deviennent diplomates ? Où sont leurs aventures dans ce siècle de feu et de canonnades, leurs péripéties, leurs périples, leurs exploits guerriers et politiques ? Ce roman, roman d’amour aurait pu être aussi et surtout   un roman de cape et d’épée.

                     Il ne l’est pas. Que reste- t-il, alors ? 

Il reste la virtuosité de l’écrivain que tu es, portraitiste talentueux qui fait défiler devant nous et évoque avec finesse et justesse tous ceux et celles qui ont ‘fait ‘ Versailles, et surtout le styliste qui s’évertue avec brio à écrire ‘ à la manière de ...’  à la manière de ceux qui ont écrit dans ce siècle où les mots étaient souverains .

                    Si notre prochaine rencontre n’est pas un autre rendez-vous manqué tu me confieras surtout le sens des illustrations qui jalonnent tout ce récit. 

                    Sont-elles dessins de Jacques Paris, ton éditeur (ed. Mémoire d’écrire) d’où l’on voit émerger quelques traits   de la Princesse de Conti ( ce nom figure en tout cas sur certaines des illustrations qui accompagnent ce palpitant récit  ) comme y figure aussi le nom de Couperin , musicien dont les compositions musicales égayaient la cour où s’est déroulée cette  histoire d’amour inattendue d’un diplomate et d’une princesse qui ne se sont probablement jamais rencontrés .

                      Cher ami, tu me concèderas cette chute : le vrai roman de ‘Ben AICHA’ reste à écrire.