Conversation avec...un cinéaste d'exception, Martin Scorsese

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Marrakech – Imane Jirari - Réalisateur majeur adulé, cinéphile engagé, ses films ont été présentés dans le monde entier. Qualités novatrices de ces films, audace et intransigeance de la mise en scène, Martin Scorsese est un cinéaste d'exception à source d'inspiration intarissable.

Devant une salle pleine de professionnels, de réalisateurs, d'acteurs, de journalistes et un public averti, Martin Scorsese a partagé son amour du cinéma.

Les films références

« À l'âge de trois ans, on m'a diagnostiqué un asthme sévère. Je ne pouvais pas faire de sport, je ne pouvais pas jouer. Alors on m'a emmené voir des films. J'ai grandi avec des images et des histoires. Je suis le fils d'une famille sicilienne. Nous regardions beaucoup de films. En 1948, mon père a acheté une télévision où une chaîne locale diffusait des films italiens avec des sous-titres. Je n'oublierai jamais la séquence du corps, le cadavre d'un homme qui flotte sur l'eau avec un écriteau où il écrit « partisan ». La souffrance du film «  Paisa » de Roberto Rossellini est restée en nous ».

« Très tôt, le cinéma m'a frappé comme expérience de la réalité, cette façon troublante, dérangeante de la montrer et dont je voyais l'impact sur mes parents ».

« Rome, ville ouverte », «  Le Voleur de Bicyclette », «  La Strada »..., ce qui était le cinéma étranger aux États-Unis était pour moi naturel ».

« Il y a un film qui m'a beaucoup marqué, c'est « Les Chaussons rouges » en 1949, l'histoire d'une danseuse qui sacrifie tout pour son art. J'étais fasciné par l'obsession du personnage sans pouvoir encore le verbaliser. Comment l'artiste peut être consumé par son art ?  »

« À 14 ans, ce sont des films américains comme « Sur les Quais » et «  À l'Est d'Eden » qui m'ont impressionnés ».

Après une période américaine, Martin Scorsese «  regarde de plus en plus des films non américains. Je regardai les films russes d'Eisenstein, de Vertov. J'ai découvert d'autres cultures grâce au cinéma étranger.

« J'ai vu « Pather Panchali » de Satyajit Ray. Je n'ai jamais oublié l'usage de la musique dans ce film. Les moissons commencent. La soeur essaie de réveiller son petit frère qui dort encore, elle le découvre légèrement, l'oeil s'ouvre, on entend des notes de sitar de la musique de Ravi Shankar ».

Il y a eu aussi « Le Troisième Homme », le cinéma japonais avec Mizoguchi... ».

Le style

« Puis, la révélation avec «  Citizen Kane » d'Orson Welles. Cela a tout changé pour moi. J'avais déjà vu des images fortes, des images poétiques mais là, je réalisais qu'on pouvait faire ce qu'on voulait avec la caméra. Puis avec Cassavetes, on pouvait faire un cinéma en toute indépendance avec une caméra légère ».

« Avec « Huit et demi » de Fellini, « Hiroshima, mon Amour » de Resnais , c'était une autre façon de réfléchir sur le montage »

« Comment passe t-on d'un plan à un autre. Le style est apparu dans « Mean Streets ».

« A l'époque des grands studios, il ne va pas de soi de pouvoir imposer son style. J'étais new-yorkais et quand je suis allé en Californie, j'avais de la chance d'avoir des personnes autour de moi qui aimaient mon cinéma. Ma relation avec de Niro était intense. Il y avait une énorme confiance entre nous. Il faut savoir qu'à l'époque,  le pouvoir pouvait s'emparer de votre film avec la complicité des studios et les acteurs c'est à dire les grands noms du cinéma du moment. On pouvait vous déposséder de votre film ».

On pouvait menacer un réalisateur de re-monter son film et ainsi de le déposséder de son oeuvre et de son style « C'est la guerre pour le style ».

« Dans les années 70, c'était une joie de citer les autres cinéastes. Ça serait intéressant de faire l'expérience d'extraire d'un film toutes les références qu'on y trouve ».

« On ne peut pas voler, quoiqu'on fasse, on ne vole pas. La citation est une question d'enthousiasme. Mais elle prête à confusion donc j'évite d'en faire aujourd'hui ».

« Un grand réalisateur m'a dit un jour «  ne perds pas ton statut d'amateur ».

La direction d'acteurs  

« Je n'ai jamais pris de cours d'acting ou de direction d'acteurs. Il y a des écoles d'acteurs. Casavettes, James Dean, Marlon Brando...

A propos de Harvey Keitel qui a joué dans son film «  Mean Streets », Martin Scorsese y définit «   quelque chose de mythique, de l'ordre du mythe. Harvey Keitel a une mémoire des sens. Des exercices spirituels des jésuites. La méthode Stanislavski propose des exercices de cet ordre. Mais on ne m'a jamais transmis cela.

Ce qui est essentiel, c'est être présent. Être là avec tous ses sens ».

«  Je ne sais pas comment prendre les acteurs. C'est une question de présence. Marlon Brando dans «  Zapata », parfois on ne le comprend pas mais on voit tout dans ses yeux. Avec Paul Newman, il était tellement pro. On ne savait pas d'où ça venait pas, mais c'était là. C'est pareil pour Daniel Day Lewis, Robert de Niro....Ils ont la sensation de devenir les personnages. Robert de Niro n'a peur de rien ! Et il peut aller très loin dans ses retranchements.

Dans « Raging Bull », Niro était transformé. Il était le personnage, il était le boxeur et je commençai à le prendre pour Jake  »

« Être acteur, c'est devenir quelqu'un d'autre et ce n'est pas moi qui vais le leur expliquer ».

La part d'improvisation

« Je suis le genre de réalisateur qui aime savoir ce qu'il va faire sur le plateau. Ce sont les répétitions qui permettent une part d'improvisation. Tout est écrit, chorégraphié. Jusqu'au regard des personnages . Tout est précis. Sauf dans le film «  Silence » où les paysages ont dicté  des moments du film »

Des films comme «  Le temps de l'Innocence » ne laisse aucune part à l'improvisation. Il faut retourner au texte d'Edith Wharton ».

« Dans certains films comme « Kundun » ou «  Le Loup de Wall Street », il y a plus d'improvisation mais seulement dans certaines séquences qui le permettent. Mais il faut que je sache où je vais. Et  avec l'âge, à 75 ans, on doit savoir où placer son énergie. Dans « The Irishman » avec Robert de Niro et Al Pacino, il y a également de l'improvisation mais très structurée ».

Mais le réalisateur Martin Scorsese reconnaît l'importance d'être ouvert au hasard, à l'accident «  Les meilleures choses sont les accidents. On les espère intimement. Quand ils arrivent, on a une nouvelle impulsion ».

« La Dernière tentation du Christ ».

Un extrait de son film «  La dernière tentation du Christ », l'un des films les plus intelligents et audacieux sur la religion, est projeté durant la Conversation. Martin Scorsese s'interroge sur la part humaine du Christ. Le cinéaste confie d'abord qu'il n'a pas revu son film depuis sa sortie en 1988 «  Je suis catholique, je ne suis pas un grand pratiquant mais la réflexion sur la religion n'a jamais cessé d'être en moi. Je respecte les enseignements de la religion. Je pense que nous vivons aujourd'hui une transition culturelle et civilisationnelle. Le mot de « religion » devrait être repensé, redéfini. Peut-être devrait-on parler plus de croyance et chercher à saisir et comprendre l'essence de la croyance. Rejeter les rituels n'aurait pas de sens car ce sont les moyens qui permettent de vivre ensemble. Ma famille respectait les rituels ( le pain béni à table etc... ). Il y a quelque chose dans la nature du rituel qui a une dimension sacrée. Des objets incarnent ces rituels. En tant qu'enfant, je croyais au sacré ».

« Quand je suis allé la première fois à Jérusalem pour faire les repérages de mon film, le maire nous a emmenés, mon équipe et moi, sur certains sites bibliques. Quand nous sommes arrivés au Jardin des oliviers, j'ai demandé si c'était bien le lieu sacré. Il m'a répondu «  Ce n'est peut-être pas le vrai lieu mais les milliers de gens qui y sont venus l'ont rendu sacré. C'est la croyance qui rend sacré ».

« Ce qui est juste, c'est la compréhension et la tolérance. Il peut y avoir désaccord mais cela doit se régler dans la négociation ».

« Si la survie de l'espèce humaine intéresse, la seule façon de la faire perdurer, c'est la compassion » 

Le réalisateur marocain Faouzi Bensaïdi, invité avec la réalisatrice Leïla Marrakchi à converser avec Martin Scorsese, relève dans une séquence du film « Raging Bull » la façon dont le corps du boxeur incarné par Robert de Niro est filmé renvoyant à la souffrance christique « C'est un très bon exemple. L'art religieux est le premier auquel je fus exposé dès ma plus tendre enfance. La Pieta, le corps du Christ, représentait le monde entier. On retrouve des images de la transcendance dans les films de Pasolini qui sont comme des fresques de Giotto. Je pense aussi aux films de Robert Bresson, « Pickpocket », «Le Journal d'un Curé de campagne »...Ou les films d'Ozu. Des cinéastes comme Mizogushi ou Kurosawa m'étaient plus faciles. Puis je suis entré dans l'univers d'Ozu. Le plan d'une fleur chez Ozu a un impact religieux. Ou encore citons le film d'Ermanno Olmi « Il Posto » où l'homme meurt dans son bureau en travaillant. Il y a un zoom sur les cintres vides dans la chambre de cet homme qui n'est plus. Cela m'a inspiré pour un gros plan d'une tasse de café dans « Raging Bull » ».

La critique de films

« L'évaluation critique n'existe plus. Elle a été décimée. Il y a des études de cinéma, on continue à avoir des dialogues, des conversations..., mais il n y a plus de critique. Comment rendre au public sa façon de juger ? Comment les guider ? »

«  La seule fois où je me suis senti atteint par un critique, c'était dans les années 80. On avait fait « Raging Bull » et « Apocalypse Now » venait de sortir. Et un critique a tué la vie d'un film «  « Heaven's Gate » de Michael Cimino. Il a fallu des années pour que le cinéaste s'en relève et que le film trouve enfin son public. Que des critiques puissent faire ou détruire un cinéaste, c'est trop! Les critiques abusaient de leur pouvoir. Aujourd'hui, il existe encore de bons ou mauvais papiers sur le cinéma mais les critiques n'ont plus la même influence »

« Quand je faisais « Kundun », la Dalai Lama a fait une remarque intéressante « Qui a dit que le bouddhisme allait exister toujours de la même façon ? »

On peut faire la même remarque pour les arts, l'opéra, le cinéma «  On a changé les moyens de projections. Est-ce que les jeunes voient ces différences  entre un 35 mm et un DCP ? Moi, je le vois mais cela importe t-il aux jeunes ? Sans doute faut-il changer notre vision. Et les jeunes ont tout à réinventer ».

La mémoire du cinéma et le futur

« Georges Lucas disait déjà il y a quelques années, nous sommes dans l'obscurité totale. Quel format va exister ? »

«  La chose qui concernait un film jusqu'à maintenant, c'était le celluloïd. Quel sera le coût pour le conserver ? Ce qui a été fait jusqu'à maintenant peut disparaître »

« A quoi ressemblera le futur ? En termes de représentation visuelle et de la façon dont les gens se réunissent pour voir un film ? Le public est encore là. Que restera t-il de cette expérience rituelle du cinéma ?

Des écrans apparaîtront-ils n'importe où ?

Que deviendra l'expérience de la salle ? Les films des 100 dernières années existeront-ils encore ? ».

«  Il faut garder des valeurs du cinéma, celles que défendent des festivals comme le FIFM »

«  Comment les gens vivront ces changements. Je n'ai pas la réponse ».