Jean D’O…. vu par Abdejlil Lahjomri

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1999
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Mon ami, animateur du site qui accueille cette participation épisodique, m’a demandé avec ironie ce qu’un « perpétuel » pouvait dire de la mort d’un « immortel ».  Tout a été dit, me semble-t-il, et la question vient un peu tard.  Il m’a toujours paru que la meilleure manière de défier la mort était d’écrire.  C’est ce qu’a fait l’académicien Jean d’Ormesson avec quelque talent, et brio, beaucoup de désinvolture et quelques grammes de cynisme. Il avait affirmé : « Qu’est ce qui reste de tout le passé ? Non pas les idées parce qu’elles s’envolent, mais les mots (écrits) », déformant avec le dilettantisme insouciant qui lui est familier l’adage ancien qui fait remarquer « Scripta Manent, Verba Volent » (les écrits restent, les paroles s’envolent).

Mais de cet « immortel » restera, plus une manière d’être au monde qu’une manière d’écrire le monde.

Auteur controversé, il récuse le fait que l’on veuille qu’il soit insouciant, léger, farceur, paresseux, séducteur…. Il se veut désinvolte, ironique, libéral et quelque peu égocentrique.  Et il avoue non sans rire « Ce que je suis fondamentalement c’est un incapable ». Il explique cela avec beaucoup de panache, faisait dire à son interlocuteur qui résume l’entretien « vous êtes (en somme) un raté qui a réussi ».

Mais mon ami aurait dû me poser la véritable question à propos de cet « écrivain-journaliste », que ses détracteurs qualifient injustement de « cabotin ». Il aurait dû m’interroger sur la véritable valeur littéraire des œuvres de Jean d’Ormesson. Mais je ne saurai prendre position, ayant apprécié certaines d’entre elles, moins aimé d’autres, étonné que je fus d’apprendre qu’il est rentré de son vivant dans l’édition de référence que sont les Editions de la Pléiade, moins étonné de constater que cette rentrée a provoqué une immense polémique, un vrai scandale.

Il apparut lors de ce débat houleux que beaucoup de ses détracteurs étaient issus du monde universitaire et que ses admirateurs sont eux les lecteurs que l’on réunit sous l’appellation « grand public ». Les premiers affirment que malgré la Pléiade, cet écrivain ne connaîtra pas la postérité.   Pour eux c’est un écrivain de seconde zone, qui sera vite oublié. Ses œuvres sont peu traduites dans d’autres langues contrairement à celles des grands auteurs et peu rééditées. Pour les admirateurs, l’essentiel est que c’est un bonheur renouvelé de le lire et que la réussite d’un écrivain est qu’il vous procure un moment de lecture plaisant et ineffable, (le but que Racine assignait à la création littéraire).  Ce « grand public » dans un sondage voit en lui le symbole de l’homme cultivé, en quelque sorte celui qui représenterait le mieux et le plus ce qu’on met sous le concept de « culture générale ».  Celui qui s’est perdu en France depuis les XVII et XVIII siècles et qu’on appelait « l’honnête homme », celui dont les connaissances étaient encyclopédiques, qui était mondain sans être superficiel, ni léger, alerte, un peu désenchanté mais optimiste.  Jean d’Ormesson refusait ce qualificatif de mondain, mais il l’était malgré tout dans son allégresse, et ses taquineries, dans sa fâcheuse « tendance comme il le dit lui-même à me foutre de tout ».  Le lecteur excusera ce verbe mais ce sont bien là les paroles de cet académicien qui œuvrait à l’élaboration du dictionnaire de la langue française de l’Académie et que ce verbe pour moi inapproprié dans la bouche de cet homme de culture figure bien dans ce dictionnaire.

Mais ce type d’homme dont la culture était séduisante, l’esprit alerte et la répartie vive est de plus en plus rare à rencontrer non seulement en France mais dans ce monde appauvri par la culture vaporeuse disséminée dans les tablettes et les Smartphones.

Mais qui sait ?  La postérité est capricieuse.  Elle retiendra peut-être l’œuvre littéraire de Jean d’Ormesson comme représentative d’un monde qui finit :

Monde de l’élégance des esprits, plus que celui de la déification des corps, celui de la conversation (c’est un des titres d’une œuvre de Jean d’Ormesson), de la controverse plus que de la dispute et du conflit, monde de l’insouciance plus que celui de la catastrophe et de la tragédie.

Son regret, est de n’avoir pas écrit l’Iliade ou l’Odyssée.  Et même si sa vie fut « épatante » (qualificatif que cet académicien utilisait fréquemment à propos de tout et de rien), son œuvre littéraire restera « suspendue » au verdict   incertain des lectures à venir.