La famille Ghalmi, 500 ans d’une vie pétrie dans l'argile

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Salé - La passion pour la poterie artisanale est dans les gênes de la famille Ghalmi. Plus de 500 ans qu'elle sy 'adonne à et perpétue, de père en fils, ce savoir-faire précieux.

L'amour des Ghalmi pour le travail de l'argile les a poussé à quitter leur ville d'origine, Errachidia. Dans leur quête d'une terre adéquate capable de supporter une double cuisson à mille degrés Celsius et d'une eau abondante et pure, ils se sont d'abord établis à Demnate, puis dans la région de Chaouia, avant de se poser finalement à Salé, aux abords du Bouregreg. 

Mohamed, Ahmed et Youssef sont les derniers maître-potiers de la famille. Héritiers d'une lignée d'artisans céramistes, ils tiennent un atelier au complexe des potiers "Oualja", un des rares encore à produire des pièces entièrement faites main.

Depuis qu'ils ont repris le flambeau il y a plusieurs décennies déjà, ils n'ont cessé d'investir et d'innover pour pouvoir percer dans ce métier d'art millénaire. Aujourd'hui, après plus de 50 ans d'activité, les frères Ghalmi vivent avec la peur de se voir, dans un futur proche, contraints à abandonner le legs de leurs ancêtres. 

La faible demande et l'inondation du marché par la porcelaine industrielle qu'elle soit de Chine ou d'autres villes marocaines, attisent, chaque jour, l'angoisse des trois frères, hantés au quotidien par le poids de la responsabilité de transmettre à leurs progénitures cette tradition familiale.

"La poterie artisanale est une activité très coûteuse. Il est révolu le temps où il suffit d'avoir de la terre et de l'eau (les fondamentaux) pour faire du chiffre d'affaires", confie Mohamed, l'aîné (70 ans). 

Aujourd'hui, les temps sont de plus en plus durs. Embaucher un maître-potier qualifié coûte les yeux de la tête sans oublier les autres charges, eau, électricité, gaz, impôts, renchérit Ahmed, la soixantaine. Youssef, le benjamin, pense que les difficultés de trouver de la terre suffisamment grasse et surtout une clientèle prête à mettre le juste prix est une autre paire de manches.

Pour les Ghalmi, il ne suffit plus de tourner des pièces uniques et de très haute facture pour attirer du monde. Il faut investir de plus en plus dans la pub. 

"Comment les artisans du complexe Oualja peuvent-ils vendre leurs produits, alors qu'il y a un seul et unique panneau d'indication qui signale leur présence dans toute la région", s'interroge Ahmed. 

Il n'y a pas très longtemps, des panneaux longeaient les bords de la principale route qui mène vers le village de l'artisanat, mais du jour au lendemain, ils ont été tous rasés, disparus, s'indigne-t-il. 

Faute de soutien et avec la concurrence féroce que leur livre les marchands de la poterie industrielle, l'ensemble de l’écosystème artisanal finira par se liquéfier et tout le savoir accumulé depuis des siècles sera perdu.

En dépit des risques qui pèsent sur ce métier et bien qu'ils soient conscients de l'asphyxie que connaît cette activité, les frères Ghalmi ont investi récemment dans un nouveau four de cuisson à gaz piloté par ordinateur et s'emploient au quotidien à créer de nouveaux designs et à mettre au point des gravures tendances et des motifs originaux pour ne pas se faire "cannibaliser" par la concurrence. 

Car, pour subsister dans ces temps qui courent, il faut constamment innover, être créatif et imaginatif et surtout anticiper les goûts et les tendances. 

"Nous avons grandi dans l'univers de la poterie et ouvert les yeux sur la céramique. C'est très dur pour nous de voir cette activité agoniser dans une ville comme Salé où les premiers ateliers remontent au 10ème siècle", lance sur un ton triste, Mohamed lui qui a sillonné le monde pour perfectionner son savoir et partager son expérience. 

Mohamed, qui a commencé son apprentissage dès ses 15 ans et après des années dans l'atelier familial, s'est rendu en France, précisément à Limoges, haut lieu de la poterie, de la céramique et de la porcelaine, pour approfondir ses connaissances chez le maître-potier Jacques Laurent. Il exhibe fièrement aux visiteurs de son showroom ses diplômes, les certificats de conformité aux normes et les photos des ateliers de formation qu'il a animés en France, en Espagne et dans bon nombre de pays d'Afrique subsaharienne.

Même s'il est toujours prêt à mettre les petits plats dans les grands pour redonner à ce métier ses lettres de noblesse, Mohamed se dit toujours habité par la crainte du pire. Si rien n'est fait, l'univers de la poterie ne sera dans quelques années qu'un souvenir lointain avant de sombrer définitivement dans l'oubli.