Le bouquiniste de Fès ‘'Ba Hassan’’…une vie de passionné !

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Il digère à peine son séjour forcé dans un coin de la maison. Ses souvenirs frais et lointains réchauffent son cœur, les visites des fidèles le réconfortent. A 67 ans, il laisse défiler ce qui reste d’une vie dont il a passé cinquante ans au service du livre. Il est devenu, au fil des ans, le parrain de générations de lecteurs et d’étudiants dans l’histoire moderne de Fès. Une paralysie partielle a failli l’assommer, l’empêchant de respirer à pleins poumons, entouré de ses livres.

Son nom est intimement lié au marché des livres d’occasion. Dans les milieux des étudiants, dès qu’un livre se fait rare, devient inaccessible, sa boutique est la première porte à laquelle on vient frapper. Il s’agit bien de Ba Hassan, de son nom complet Hassan Naayli, connu par ‘’Lhaloui’’, l’adresse incontournable de la génération du livre universitaire et des passionnés des chefs-d’œuvre universelles de littérature et de science.

Sous le pont du quartier Lidou, versant où affluent les étudiants de Dhar Lmhraz, des boutiques de fortune, qui ont longtemps résisté aux aléas du temps avant d’être aménagées pour accueillir - décemment- les marchands de livres, s’appuient les uns sur les autres. Quelque chose a, toutefois, changé. L’ambiance n’est plus la même. La voix enrouée de Hassan reconnaissable entre mille n’est plus là pour embaumer l’atmosphère, conseiller les clients et orienter les assistants vers tel ou tel trésor dans ce ‘’beau désordre’’ dont il a le secret.

Mais son aura n’a pas quitté les lieux, son legs aussi. Il a confié le plus jeune de ses fils, Mohammed, à son assistant Abdellatif, qui a été trente ans son bras droit. Il a à cœur d’assurer la relève. Et qui mieux que sa progéniture pour porter la flamme du métier, garder le lien avec ses fidèles clients avec qui il a tant de souvenirs.

Il n’a pas voulu ‘’finir’’ comme Ba Said, le précurseur du commerce des livres d’occasion dans l’ancienne médina, lequel n’avait pas eu d’enfants pour reprendre le flambeau. ‘’C’est pour cette raison que j’ai décidé de me marier ! J’ai senti le besoin de transmettre le métier à quelqu’un qui saura bien servir les chercheurs et avides de science et de connaissance’’, confie Ba Hassan.

‘’Je veux que ma boutique, cet espace orné par la récolte des imprimeries modernes et anciennes, devienne une sorte de temple qui préservera ma mémoire et où on viendra s’abreuver de savoir’’.

Ba Hassan se rappelle, comme d’hier, d’un jour de 1971. Alors qu’il avait l’habitude d’écouler au quartier populaire Bab Ftouh quelques kilos de fruits et légumes, contre des sous qui servaient à subvenir aux besoins de sa famille, la vente -par pur hasard- de deux livres d’occasion à Nejjarine, berceau de ce commerce à l’époque, va changer sa vie. Il n’en revenait pas d’avoir gagné une si belle somme. C’est alors qu’il prend le risque en investissant le peu de moyens qu’il avait dans l’achat d’autres ouvrages.

Ce n’est pas l’argent qui va le conforter dans son ‘’choix de carrière’’. Il dit avoir découvert dans ces espaces ‘’un goût de civilisation, une certaine noblesse’’ dans les transactions et une fenêtre par laquelle il pouvait entrer en contact, côtoyer parfois même, l’élite de la société fassie parmi les chercheurs, les étudiants et des personnalités de haut rang. La voix de sa mère, qui était la première à l’encourager, résonne toujours dans un coin de sa tête.

Large sourire aux lèvres, il se souvient de son premier lieu de travail, la libraire ‘’Al jidar’’ (le mur). Un nom qui revêtait tout son sens. Les livres ont en effet été adossés à un mur en plein-air au milieu de la célèbre ruelle de Boutouil, près d’Al Quaraouiyine.

Au fil des semaines, son activité va prospérer, sa clientèle s’élargir. Sur un conseil de son ami, l’universitaire et penseur Azzedine Khattabi, il transfère une partie de son commerce sur la place de l’université à Dhar Lmhraz, à ‘’l’époque de gloire’’, comme il se plait de décrire. Ces belles années de l’apogée du mouvement estudiantin, de l’effervescence des idées progressistes et de l’enracinement de l’esprit culturel au sein de l’université.

En 1976, Ba Hassan ouvrait alors devant des jeunes avides de savoir des horizons insoupçonnés. Sur le trottoir, cohabitaient les livres de Lénine, Marx et Mao, des références publiées aux éditions ‘’Dar Attalia’’ ou celles du ‘’Progrès à Moscou’’, La Mouqaddima d’Ibn Khaldoun, les thèses de Laroui sur l’idéologie arabe, des ouvrages controversés tels ‘’Athalout Al Mouharram’’ (Trinité interdite) d’Abou Ali Yassine, ‘’le pain nu’’ de Mohamed Choukri, et plus tard ‘’Walimatoun Li Aachab Al Bahr’’ (festin pour les algues de mer) de Haydar Haydar, ou encore des classiques de Najib Mahfoud, Ihssan Abdelqoudous, Youssouf Al Hakim, Al Aqqad et Youssouf Idriss. Des textes que Ba Hassan dévoraient avant de les servir à ses clients.

Le garçon qui a quitté l’école très jeune est définitivement tombé dans les filets de la passion du livre. Il a su que pour durer dans un métier qui n’est pas comme les autres, il devait interagir avec les chercheurs de savoir au milieu de son entrepôt. C’est de là, sans doute, qu’il a acquis son prestigieux statut parmi les étudiants, les lecteurs et l’élite scientifique et littéraire.

Il n’est, sans conteste, pas uniquement un marchand de livres d’occasion, mais plutôt un partenaire de recherche. Il propose des titres utiles, procure les références originales, selon les spécialités, oriente le chercheur vers tel ou tel chapitre.

Sa crédibilité et sa persévérance au service du livre allait être à l’origine d’une action qui semblait inimaginable dans la logique commerciale du marché. Le conseil des résidents de la cité universitaire à Fès avait pris l’initiative de récolter une somme de 20.000 DH qui l’avait remis à Hassan pour étoffer son stock par des livres recherchés par les étudiants, en contrepartie de prix ‘’populaires’’.

Dès cet instant, il a pris l’habitude de parcourir les marchés des livres d’occasion, de Fès à Safi, en passant par Rabat, Casablanca et Marrakech, à la recherche de textes égarés, à un temps où le souci du bénéfice était relégué à la marge. Le métier devenait une échappatoire quotidienne, une source de vertu, un sentiment de devoir envers la culture, le pays et ‘’les pauvres’’ qui portent l’ambition du progrès et du changement. Un jour, la tentation de l’immigration a effleuré son esprit, la chassant de sitôt. Son amour éternel l’a vite ramené au quartier Lidou.

Durant son long périple, Hassan devait faire face à de grandes mutations qui touchaient l’industrie du livre. L’œil aiguisé, il dit ‘’croire que toute crise peut se transformer en opportunité’’. Au début des années 1980, la montée en puissance des photocopieurs avait posé de sérieux défis à ses confrères, avant d’en tirer profit à leur tour.

Hassan ne semble pas intéressé par le débat de la propriété intellectuelle, son champ d’action étant social et culturel par excellence. Son seul souci est de mettre à la disposition des étudiants les références nécessaires. Au fil des ans, il a acquis un statut de père protecteur. Rien ne pourra troubler son humeur sauf une incapacité à mettre la main sur un ouvrage demandé par les chercheurs.

Et si son histoire était écrite à l’avance ! un trésor qu’il garde soigneusement chez lui en dit quelque bribes. ‘’Mon enfance difficile, les épreuves de la vie ont failli me faire oublier que ma voie n’était point fortuite. Le livre que j’ai entre les mains a traversé trois siècles. C’est l’héritage que m’a légué mon grand-père qui était un érudit au sein de sa tribu. Je vais à mon tour le transmettre à mon fils pour qu’il en prend bien soin’’, dit-il, en feuilletant, non sans fierté, les pages d’un beau manuscrit renfermant des trésors comme ‘’Dala’il al-khayrat’’, ‘’Al-Qira’a Al Machichya’’, ‘’Al Hissn Al Hassine’’ ou ‘’Burdat Al Boussayri’’.

Hassan ne se plaint jamais. Il semble reconnaissant car son commerce l’a doté d’un statut inestimable. Nombreux parmi ceux qui l’a servi, à sa manière, sont aujourd’hui bien placés au sein de la société. Il cite, avec une joyeuse nostalgie, quelques noms de ‘’la génération de la reconnaissance’’. Même partiellement paralysé, la maladie semble incapable de l’atteindre, de le changer, d’éteindre l’euphorie d’une mémoire fertile, le sentiment du devoir accompli.

*MAP