Point de vue : Sortir du piège du ''Consensus de Washington''

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Elaborer un nouveau modèle de développement en ce moment c’est reconstruire le référentiel national. Il s’agit en fait d’en finir avec les confusions et de se doter d’une vision d’avenir.  Un bien commun durable nous permettant tous d’agir solidairement pour gagner le pari d’un développement inclusif. La croissance est certes importante dans tout modèle de développement, mais le partage de ses fruits revêt plus d’importance. L’aveuglement du néolibéralisme a fait que l’économie s’est détachée de la société et la richesse s’est concentrée aux mains d’une oligarchie.

Ceci étant, le nouveau modèle de développement doit nous permettre de nous réapproprier le développement de la nation et l’inscrire dans le long terme. Car ce modèle ne peut être réduit ni à des prévisions budgétaires annuelles ou pluriannuelle (CDMT) ni à un plan de développement ou plan stratégique couvrant le moyen terme.  Il n’est pas réductible non plus à un tableau d’objectifs ou de programmes sans liens entre eux et sans instruments de coordination et de gouvernance globale.

Pour y arriver, il faut d’abord procéder à une rupture avec la dépendance à la logique de l’ajustement structurel et recréer un nationalisme économique adapté à notre époque. 

La dépendance de cette logique, après la fin des plans d’ajustement structurel (PAS), nous a privés de la possibilité de découvrir les tares et les inconvénients des PAS ici et ailleurs. 

La détermination de nos priorités du développement est restée de ce fait otage des peurs et des petits calculs de court terme. Les approches technicistes et économistes, inscrites dans une perspective idéologique néolibérale, nous ont empêchés de voir clair et loin. 

C’est ce qui ne nous a pas permis de poser les bonnes questions relatives à la faiblesse du taux de croissance, au chômage des jeunes, aux inégalités sociales, à la défaillance de certaines institutions, à l’échec de certaines réformes, aux problèmes du système éducatif  et de santé…etc

En d’autres termes : Qu’est ce qui fait obstacle à la possibilité de mobilisation du potentiel du développement économique et sociale ? Qu’est ce qui fait dévier des réformes entreprises des objectifs assignés ou annoncés ? Qu’est ce qui bloque la conception et la mise en œuvre d’autres réformes jugées indispensables pour la croissance et la justice sociale, telle la réforme fiscale ?...etc.

En effet, pour que les réponses montrent la voie de sortie du labyrinthe de l’ajustement structurel, il fallait, auparavant, poser des questions pertinentes. Or, l’économisme se posant en nouvelle orthodoxie a réduit notre capacité de penser et d’agir intelligemment.

L’approche économiste, dominante dans le débat axé sur les performances médiocres de l’économie marocaine depuis plus de 40 ans, a montré ses limites. Car elle néglige les facteurs non économiques et non quantifiables qui limitent la capacité de mobiliser le potentiel de croissance et de développement social et humain. L’économisme néglige non seulement la question centrale des institutions, mais également les contextes socio-culturels et politiques.

L’idée de convergence des économies vers un seul modèle libéral, promue par des économistes néoclassiques et même des publicistes, est largement rejetée aujourd’hui.

L’entrée de toute approche en rupture avec la redondance et l’impertinence des questions et des réponses est la libération de nos esprits de l’économisme.

Se libérer de l’économisme c’est se libérer de ce qui a constitué son expression programmatique et idéologique, à savoir le « Consensus de Washington ». Ce consensus, venu dans le prolongement de la deuxième révolution libérale entamée pendant les années Thatcher-Reagan, est aujourd’hui remis en cause par ses propres promoteurs et par des recherches pertinentes ouvertes sur la pluridisciplinarité. 

La Banque Mondiale a reconnu, dès 2005, qu’il n’existe pas de recettes miracles ou de « Bonnes Pratiques » universelles pour accélérer la croissance et le développement. Cette reconnaissance a constitué une première critique de l’institution des recettes du « Consensus de Washington ». Cependant, l’institution de Breton Woods n’a pas donné suite à cette critique et n’arrive toujours pas à revoir profondément sa liste de recommandations et ses programmes de coopération imprégnés par l’idéologie néolibérale. Son frère jumeau, le FMI, ayant apporté des retouches à sa copie originale (LPL par ex.), continue de culpabiliser les Etats qui n’ont pas suivi à la lettre ses préconisations.

Or, il s’avère que la mise en œuvre des programmes inspirés du « Consensus de Washington », dans le prolongement des PAS des années 1980, a réduit le potentiel de croissance partout.  Au lieu des dynamiques de croissance et de prospérité promises, ces programmes ont détruit les outils et les mécanismes de régulation dont disposaient plusieurs Etats pour booster la croissance et redistribuer sans leurs offrir les outils et les mécanismes alternatifs. Ainsi le marché autorégulateur apparait en fin de compte comme une grande illusion. 

Les désordres mondiaux provoqués par la crise de 2008, qui n’a toujours pas produit tous ses effets, le creusement des inégalités, l’instabilité sociale et politique et la montée des populismes, ouvrent la voie à l’émergence de nouveaux paradigmes. Le modèle néolibéral n’est pas fiable. Ces défaillances ne sont corrigibles ni par l’action entrepreneuriale (Hayek et l’école de Vienne) ni par des facteurs exogènes.

Le capitalisme, tel qu’il a évolué depuis les années 1980, s’est détaché plus que jamais de la société. Sa financiarisation a eu plusieurs conséquences, dont la concentration de la richesse aux mains d’une oligarchie qui ne doute plus de rien (Habermas). Le manque de modèle alternatif, l’affaiblissement des syndicats et des partis de gauche ont amené cette oligarchie à adopter un comportement arrogant allant jusqu’à imposer leurs lois aux Etats. Les politiques monétaires orthodoxes sont au service des intérêts de cette oligarchie, en premier lieu les banques, plus qu’autre chose. Les Qantitatives Easing utilisés après la crise de 2008 l’ont affirmé. 

Aujourd’hui, la question de resocialisation du capitalisme est une question qui revient sur la scène mondiale. 

Paradoxalement, cette resocialisation se pose dans les mêmes termes que ceux des années trente du siècle dernier (Karl Polanyi). Les modèles fascistes refont surface en Europe et même aux Etats-Unis et en Amérique Latine et constituent une menace réelle pour les démocraties et la paix mondiale. Mais, il y a en parallèle un regain d’intérêt pour des modèles opposés au marché autorégulateur, néo socialistes ou néokeynésiens, défendant un nouveau compromis historique, de nouvelles méthodes de régulation et une évolution démocratique. Ces modèles trouvent beaucoup de difficultés à s’affirmer, mais tout laisse croire qu’ils finiront par acquérir l’adhésion des populations subissant aujourd’hui l’effet d’une aliénation de longue durée, entretenue par les médias et le consumérisme. Les questions relatives à l’équilibre de la nature et la lutte contre le réchauffement climatique imposent une resocialisation progressiste et humaniste du capitalisme.

Le nouveau modèle de développement en débat actuellement dans notre pays doit partir, à mon sens, de cette donnée fondamentale. Car il n’est plus question de se focaliser sur l’opposition fictive entre le marché intérieur et l’export ou l’offre et la demande ou encore le marché et l’Etat. Le meilleur choix serait un équilibre judicieux, surtout en ces moments où les modèles économiques tournés vers l’export sont confrontés aux problèmes de demande internationale et à la concurrence. Dans la même ligne, il ne faut surtout pas oublier que les pays ayant réussi le pari de la concurrence sur le marché mondial ont adopté des politiques nationalistes au départ et continuent à les adapter avec la donne internationale.

Les problèmes de faiblesse de la croissance et d’inefficience des investissements publics énormes ne peuvent donc être analysés qu’en sortant du paradigme néolibéral. C’est ce qui fera l’objet du prochain article.