Bilan d’étape : le dit et le non-dit d’un rendez-vous manqué

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En application de l’article 101 de la constitution, le Chef du Gouvernement a présenté devant les deux chambres du parlement le bilan à mi-parcours de son équipe. L’initiative est  en elle-même louable tant qu’elle contribue à l’enracinement des pratique démocratiques et à donner vie et dynamisme à une situation politique qui est, le moins qu’on puisse dire, atone.  C’est une occasion idoine pour enclencher un débat autour des grandes questions du pays et apprécier les réponses, si réponses il y a, de l’équipe Othmani pour y remédier. Par la présente chronique, nous comptons modestement y contribuer.

Comment y procéder ? Quelle grille de lecture  adopter ? Il me semble de prime abord qu’il y a trois manières de  lire ce bilan :

1) le soumette à une critique externe et le juger sur la base d’a priori idéologiques et des idées préconçues. Ici, la réponse est prête avant de connaitre la nature du problème. Elle consiste à adopter une attitude de rejet en ne voyant que du noir et du brouillard. Cette attitude  nihiliste qui se renforce par le mécontentement populaire se place dans un certain conformisme intellectuel et va jusqu’à dénigrer avec une bassesse inouïe, tout ce qui marche ;

2) une deuxième lecture s’inscrit en opposition frontale à la première en versant dans une apologie extrême et dans une autosatisfaction à la limite de la béatitude. Sa devise : « tout va pour le mieux  dans le meilleur des mondes imaginables ». Comme les extrêmes se rejoignent, ces deux grilles de lecture ne présentent pas beaucoup d’intérêt si ce n’est le ronronnement verbal et ne font pas, par conséquent, avancer la réflexion ;

3) entre ces deux lectures, il y a de la place pour une troisième, celle de la raison et de l’analyse. Celle qui interroge la conscience humaine  et met à rude épreuve son intelligence. Celle qui ne se contente pas du refus systématique ni du suivisme aveugle. C’est à cette lecture que je me suis personnellement exercé, m’obligeant, par précaution d’usage, à ne pas faire de commentaire à chaud et à agir dans le feu de l’actualité en prenant, chemin faisant, le recul  nécessaire pour conduire une analyse qui est de mon point de vue, objective, critique mais engagée il va sans dire.

Ces considérations méthodologiques étant faites,  passons, à présent, au crible la déclaration du Chef du gouvernement en prenant en considération son exposé  devant les parlementaires (70 pages) et le texte plus détaillé distribué sous forme de rapport analytique (358 pages). On notera que les deux documents ont été élaborés  selon le plan du programme gouvernemental présenté pour obtenir l’investiture du parlement. Ledit programme comprend, rappelons- le, 5 axes :

- Soutien à l’option démocratique et aux principes de l’Etat de droit et consécration de la régionalisation avancée.

- Renforcement des valeurs d’intégrité, réforme de l’administration et ancrage de la bonne gouvernance.

- Développement du modèle économique, promotion de l’emploi et développement durable.

- Renforcement du développement humain et de la cohésion sociale et spatiale.

- Renforcement du rayonnement international du Maroc et promotion de ses causes justes à travers le monde.

Si cette méthode peut  paraitre séduisante à première vue, elle prêche néanmoins par son simplisme et son esprit scolastique.  On s’est limité à remplir les cases par un « copier-coller » scolaire, à tel point qu’on se perd dans les détails. Les quelques mesures phares, qui se compteraient sur les bouts des doigts,  auraient mérité à elles seules, de faire l’objet d’un rapport analytique de la part du Chef du Gouvernement. Malheureusement, elles ont été noyées dans un flot de mesures et de soi-disant « réalisations ».

En effet, le Chef du Gouvernement était attendu sur des questions et des problématiques précises qui ont pour la plupart un caractère national préoccupant, qui sont à l’origine d’un malaise social visible  et qui placent le pays en position de stand-by et de manque de visibilité. Qu’on en rappelle quelques-unes : le blocage persistant pour l’adoption du projet de loi sur la réforme de l’éducation ; le blocage relatif à  l’adoption de la loi organique sur la langue amazigh  et la loi organique relative au Conseil des cultures et langues; la mise en œuvre de la couverture médicale et sociale au profit des indépendants ; la situation macro-économique du pays et les prévisions arrêtées en fin de mandature ; les conséquences politiques et les soubresauts sociaux  du hirak ; l’état réel de la cohésion au sein de la majorité gouvernementale … Sur ces questions et d’autres, ayons le courage de le dire en toute responsabilité et franchise : le Chef du Gouvernement est resté muet. Ne parlons pas de son silence sur le nouveau modèle de développement ? Pas une phrase. Pas un mot ! Est-ce par crainte de piétiner sur des domaines qu’il considère, à tort ou à raison,  ne relevant pas de ses prérogatives ? Est-ce à cause de la nature de l’Homme qui se contente, visiblement, d’un Smig politique et n’arrive pas à se sentir à l’aise dans son costume de Chef de Gouvernement lui préférant celui d’un Premier Ministre ? En tout cas, de telles interrogations nous semblent tout à fait légitimes à poser tant elles renvoient à la construction démocratique dans notre pays.

Pour ne pas parvenir à se saisir de ces questions stratégiques, le Chef du Gouvernement s’est laissé piégé par des détails et des réalisations qui relèvent à plus de 90% de la gestion des  affaires courantes, à tel point que les réseaux sociaux et les commentateurs à tout va n’ont retenu de cette intervention que son lapsus sur la femme rurale ! C’est bien dommage ….

Reste à savoir dans quelle mesure il a  séduit et convaincu  l’opinion publique de ses choix ? A-t-il rassuré  le pays pour se mettre sérieusement au travail ? En l’absence d’instituts de sondage qui mesurent le  baromètre de satisfaction des citoyens, seuls les prochains jours nous apporteront les réponses, ou du moins les premiers indices à ces interrogations.