Le devenir de la réforme : L'émancipation du politique

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Plus que jamais l'exception marocaine ne doit s'affirmer, avec autant de force et de véhémence, qu'aujourd'hui. Car le danger extérieur qui n'en finit pas de déchiqueter cette sphère du monde qui va de l'Afghanistan à la Mauritanie guette aussi le Maroc


Al Hoceima ne peut pas revendiquer le statut peu enviable de la région la plus retardataire et la plus déshéritée du pays. Les vociférations consécutives à la disparition tragique de Mouhcine Fikri l'ont propulsé, certes, au devant de l'actualité depuis quelques mois, mais ne peuvent être réduites à la seule non satisfaction de revendications sociales.

Le problème est beaucoup plus profond

Ce qui est manifeste à Al Hoceima est bel et bien en incubation dans presque toutes les autres régions du pays avec en prime un problème de langue qui tarde à se résoudre dans sa dimension intellectuelle que législative. Il n'est pas admis de croire que les populations n'exprimant pas des exigences soient sans besoins de libres expressions démocratiques et d'engagements historiques évidents.

Le doublement de la société en classes n'est pas nouveau; il désigne aujourd'hui une coupure nette entre une petite minorité ayant tout raflé et l'écrasante majorité qui aspire mais qui n'en peut plus parce qu'elle est disqualifiée par avance.

Le processus démocratique s'est trouvé figé malgré la régularité des consultations électorales et la mise en pratique du processus de la régionalisation avancée, qui tarde à voir le jour. Finalement, la réforme n'est possible qu'à la condition de déconstruire au préalable la structure des rapports sociaux d'une forme d'accumulation récente de nouveaux riches défiant toutes les lois économiques et de l'effacement inévitable de cette classe politique récente dont le regard est braqué sur le petit peuple et sa main est tendue vers la haute société.

Les politologues et les autres observateurs ne sont pas les seuls concernés par quelques aperçus de cette pratique politique. En comparant cette dernière à des "boutiquiers" de la politique, la population d'Al Hoceima affiche une fin de non recevoir à toutes les pratiques infantiles et les discours populistes stérilisants. Elle observe avec non moins de suspect que les jets privés qui sillonnent le monde ont rarement atterri à Al Hoceima ou ailleurs avec des projets consubstantiels de leurs occupants.

Depuis que le monde politique et celui des affaires ont été admis en curatelle; il n'est pas de bonne augure de laisser pour longtemps s'opposer, sans encadrement ni représentation démocratique, la rue au système sécuritaire de peur, pour l'un, de verser dans la violence aveugle et, que l'autre, ne se trouve contraint de se constituer, à son corps défendant, en idéologie de substitution face aux défaillances et à l'incapacité intellectuelles d'agir de toutes les autres.

Par delà l'ampleur de la crise, le profilage de promesses d'une nouvelle redistribution de la rente d'une énième conjuration pour en finir avec des pratiques qui ne répondent plus à aucune logique et finalement à des hommes sans conviction ni envergure citoyennes, ne seront ni suffisants ni assez pour rendre définitivement le calme à cette région. L'embrasement n'est pas à exclure, il peut ressurgir à tout moment et peut-être même là où il est le moins attendu; c'est pourquoi il est nécessaire de trancher les problèmes et d'en écarter définitivement certaines têtes.

Pas besoin de détendeurs officiels du savoir politique, fussent-ils des plus convaincants, pour admettre que le texte constitutionnel a besoin d'un sérieux toilettage et d'un renouvellement inexorable  des élites politiques aussi bien au niveau local que national.

Comment interpréter le message de ceux qui désertent la parole et refusent l'institution politique elle même! Les ouvriers dans leur entreprises, les employés dans leurs bureaux, les artisans dans leurs ateliers et les agriculteurs dans leurs champs subissent les formes sociales de domination -des plus subtiles mais  combien ravageuses- ne font plus montre, d'aucun enthousiasme ni d'intérêt à la chose publique. Les intellectuels et les étudiants qui naguère étaient au-devant de toutes les innovations assistent médusés devant les équilibrations marchandes des tenants de certaines officines "académiques" et s'engouffrent dans un silence pesant. Ils sont de plus en plus démissionnaires et l'expriment en tournant le dos aux urnes.

Il est impératif de remettre en question aussi bien les dogmes que la pensée. Une analyse transversale aux disciplines de l'Etat, des partis politiques et des syndicats ou de telle ou telle organisation de la société civile ne peut mener qu'à souhaiter une refonte totale des pratiques institutionnelles et politiques.

Peu importe l'immobilisation des moyens et du temps du moment où les acquis  fondamentaux de ce pays, où pluralité et  diversité se côtoient et s'articulent, pour préserver  le vouloir vivre en commun. Plus que jamais l'exception marocaine ne doit s'affirmer, avec autant de force et de véhémence, qu'aujourd'hui. Car le danger extérieur qui n'en finit pas de déchiqueter cette sphère du monde qui va de l'Afghanistan à la Mauritanie guette aussi le Maroc. Ce n'est donc pas seulement la proximité de l'Europe ou la peur de voir la Méditerranée occidentale se transformer en un gigantesque boat people, qui fait que le Maroc est toujours à l'abri des turbulences. C'est parce que debout depuis plus de 12 siècles, le système politique marocain est un rempart évident contre tous les aventurismes, les interventionnismes et les extrémismes.

Si le Maroc qui a su s'émanciper des années de plomb non sans douleur  pour tous les militants et les démocrates et non sans remords du temps  perdu avec son cortège de larmes et de sang, il se doit de faire face, à l'occasion du Hirak du Rif ou d'ailleurs, à décortiquer une grille de lecture à plusieurs  degrés de la situation globale du pays et d'en déduire les mesures politiques à même de le mettre à l'abri de toute confiscation de son avenir.