Les impatiences sociales

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En France, c’est l’inefficacité de la fameuse théorie du ruissellement qui a jeté les Gilets jaunes dans la rue. En Algérie, c’est un cinquième mandat pour le quatre-fois président, en tout vingt ans, Abdelaziz Bouteflika, qui a mis le feu aux poudres. Au Chili, c’est l’augmentation du prix du ticket de métro. Au Liban, c’est une taxe sur les communications watsApp. A Hong Kong, c’est la possibilité d’extrader vers la Chine continentale les détenus. Et demain ce sera quelque chose d’autre quelque part ailleurs. Partout sur la mappemonde des clignotants rouges s’activent. Chaque fois c’est sans prévenir que des populations par millions disent leur refus ou leur rejet, leur colère ou leur impatience. 

C’est le propre du mouvement de l’histoire d’être imprévisible quelle que soit la puissance du sismographe qu’on mettra en œuvre pour détecter la prochaine secousse et déterminer son ampleur : légère ou tsunamique. En Amérique du Sud, le Chili semblait sur la bonne voie, du moins croyait-on, et nous voilà en présence d’un chef d’Etat qui tient un discours qui n’a rien à envier à ceux d’Augusto Pinochet et d’images qui nous ramènent cinquante ans  en arrière quand les troupes du généralissimo tiraient sur la foule. En Irak, les affrontements ont fait 60 morts, mais là on a l’habitude, au Chili, on l’a perdue, pourtant on en est à une vingtaine de décès, un millier de blessés et autant d’arrestations.

L’agitation sociale à travers le monde est telle que, fait rare, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guteress, s’en est alarmé : « L’inquiétude dans la vie des gens mène à tout sauf au calme dans les rues et les places des villes, assène-t-il. Chaque situation est unique. Certaines manifestations sont déclenchées par des problèmes économiques, notamment la hausse des prix, des inégalités persistantes ou des systèmes financiers qui profitent aux élites. D’autres découlent de revendications politiques. Et dans certains cas, les gens réagissent à la corruption et à différentes formes de discrimination ». On ne peut mieux résumer la situation. 

La réaction des dirigeants qu’Antonio Guteress invite au dialogue et à l’écoute est, à une touche près, partout le même : une forte tentation de ne voir derrière ces mouvements que des forces de l’ombre qui allument et attisent le feu au mieux de leurs intérêts. Ce qu’on ne peut exclure. Mais un incendie ne prend que si les conditions objectives à son déclenchement existent concomitamment. 

Arrêtons de tourner autour du pot et posons la question qui fâche : quid du Maroc qui a su si bien gérer le mal nommé printemps arabe ? On a vu le weekend dernier une vidéo d’une manifestation à Fès, gonflée par un cadrage serré, assortie d’appels à la généralisation de la contestation au grand bonheur du site Algérie patriotique pressé de titrer : le Hirak s’étend à l’Ouest. 

On ne peut pas dire que le Roi Mohammed VI ait attendu la sortie des Algériens dans la rue, les manifestations (de moins en moins) joyeuses du Liban ou l’émoi du secrétaire général de l’ONU pour donner l’alarme. Tous ses discours de ces dernières années expriment une conscience aigüe des précarités menaçant la paix sociale. 

Depuis 2016, le ton que le Souverain utilise à l’encontre de l’administration et de ses blocages des outils de développement allait crescendo dans la virulence. Il culmine en juillet 2019 par la déclaration d’un « état d’urgence » socio-économique. En même temps il met en place les fondements d’un plan d’action qui devrait générer les patiences sociales nécessaires à l’émergence d’un nouveau modèle de développement inspiré de la culture du partage citoyen. 

La restructuration du gouvernement en un cabinet de compétences ramassé a été conçue pour semer un début d’optimisme. Malheureusement il ne semble pas avoir convaincu grand monde. La suite des mesures à même de remobiliser les énergies prennent leur temps. Or, c’est précisément de celui-ci qu’on manque.