Ahmed Akhchine, le barbier romancier à la barbe de la société

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La devanture vieillissante d’un salon de coiffure pour hommes, casé dans une ruelle sombre du centre-ville de Tanger, n’a rien d’exceptionnel si ce n’était des affiches appelant les badauds à la lecture et au savoir. A l’intérieur des piles de bouquins s’entassent sur les coiffeuses. Curieux pour un salon de coiffure d’un standing où l’on n’a même pas l’habitude d’avoir un vieux magazine à se mettre sous les yeux.

Le maître des lieux, Ahmed Akhchine, à ne surtout pas confondre avec l’ancien ministre de l’Education nationale, Ahmed Akhchichen qui lui a un ‘’ch’’ de trop, est un féru de culture et de la lecture. Depuis près de deux décennies, il se déploie à "embellir" aussi l’intellect de ses clients, se servant de son contact familier et continu avec les gens pour mettre en avant la passion qui illumine son existence depuis son jeune âge : celle d’écrivain.

Depuis son enfance dans les venelles de Chefchaouen, c’est de l’école qu’il rêvait. Alors que les enfants de son âge se réjouissaient (ils le font toujours) de zapper l’école, le jeune orphelin qu’était Ahmed continuait à caresser le rêve de s’asseoir sur ses bancs. Un rêve inaccessible pour ce benjamin d’une fratrie de six enfants, dont cinq filles.

"L’école était pour moi cet espace à la fois mystérieux et très attrayant que je voyais comme une porte donnant sur un monde forcément fabuleux, plus lumineux et plus prospère", confie-t-il. "C’était plus qu’un rêve… une passion qui ne cessait de m’animer. Après mon père, c’était la plus grande privation de mon existence".

Après un bref passage au m’sid qu’il a dû quitter faute de moyens, ce n’est qu’à l’âge de 14 ans qu’Ahmed a pu enfin intégrer l’école. Grâce à la prise en charge d’un parent qui résidait à Ksar El Kebir. Un bonheur qui ne dura pas longtemps. Deux ans plus tard, son proche parent déménageait au gré des aléas de la vie et l’adolescent Ahmed contraint de quitter l’école sans retour.

De retour à Chefchaouen, il retrouve son métier de barbier qu’il ne quittera plus jamais ; pas plus d’ailleurs que sa passion pour la lecture et le savoir, et sa persistante envie d’écriture.

"Je n’ai jamais cessé de m’auto-enseigner", se rappelle-t-il. "Au début, je lisais tout ce qui me tombait sous la main, mais à mesure que ma situation financière s’améliorait, j’ai commencé à acheter le mensuel Al Arabi, qui était pour moi un mine d’information et une source intarissable de savoir".

Au fil des lectures tantôt de Taha Houssein et de Abbas El Aqqad, tantôt de Mikhail Naimé ou encore de Mohamed Zafzaf, Ahmed étoffait sa culturel et ses connaissances linguistiques, s’ouvrant de plus en plus aux auteurs du Maghreb et du machreq qui ont marqué de leurs plumes la scène littéraire du monde arabe au 19è et 20ème siècle.

Au milieu des années 90, Ahmed franchit le Rubicon et se met à écrire. "Vers l’année 2000, j’avais terminé mon premier manuscrit, que je n’ai pu publier que deux ans plus tard en raison de difficultés financières". Addouniya fi mouajam al hallaq tahtadir (Le monde dans le dictionnaire du coiffeur agonise), un recueil de nouvelles qui aborde, avec finesse et simplicité les travers de la société contemporaine.

En 2004, Ahmed Akhchine publie son autobiographie, un récit sincère et émouvant de la vie dans l’orphelinat. L’auteur se détache de cette vie d’amertue, mais en conserve tout de même une certaine aigreur.

Deux ans après, il signe le roman "Mani al mas’oul aan Fatma" (qui est responsable -du sort de Fatma), qui raconte l’histoire, inspirée de faits réels, d’une belle paysanne mariée à un Marocain résidant à Paris, qui s’escrimait à s’adapter à la vie parisienne pour se retrouver, en fin de compte, délaissée par son mari et ses enfants.

En 2008, Ahmed sort un essai sur les zaouias, puis un roman en 2011 sur l’enfant abandonné, qui s’indigne de la stigmatisation de cette catégorie dans la société, alors que cet enfant n’est que victime d’une situation et résultat de la faute d’autrui. En 2013 et 2015 deux recueils de nouvelles seront publiés traitant de questions toujours sociales et humaines, en général inspirées de faits réels.

"Le coiffeur est comme une boite noire de la société", dit-il, une lueur malicieuse à l’oeil. "Tout le monde y passe, du vulgaire forçat au prétentieux dignitaire". Mais la première source d’inspiration d’Ahmed Akhchine reste le livre. "C’est le livre qui ensemence l’esprit et fertilise la plume de sa générosité".