Education islamique VS philosophie, l’éclairage de Ali Benmakhlouf : Apprendre sans exclure

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Une polémique qui ne s’est pas encore éteinte a opposé récemment ceux qui ont vu dans une citation du manuel scolaire de l’éducation islamique (première année du baccalauréat) une agression obscurantiste contre la philosophie et son enseignement, aux auteurs du manuel. Je fus de ceux-là. Ali Benmakhlouf, professeur de philosophie à l’université de Paris Est Créteil, Membre Senior de l’institut universitaire de France et de l’Institut International de Philosophie, a un point de vue qui nous a échappé. Même s’il y a un aspect, celui de l’enseignant marocain, à discuter, j’y reviendrai, Ali Benmakhlouf pose un éclairage nouveau  raisonné sur cette polémique. N K

Les manuels scolaires de l’éducation islamique viennent d’être révisés pour cette rentrée 2016. Cette révision a donné lieu à une polémique sur la place de la philosophie dans l’enseignement au Maroc.

A ce titre, il convient de faire plusieurs distinctions :

1) Il ne s’agit pas d’une révision des manuels de philosophie. Cette discipline est enseignée dans les trois dernières classes du secondaire. C’est un fait remarquable qui place le Maroc parmi les pays où la philosophie est le plus représentée à ces niveaux d’enseignement. 2) Depuis près de deux décennies maintenant, la philosophie a éveillé un réel intérêt dans l’enseignement d’une part— qu’il soit secondaire ou supérieur— et dans la société plus généralement d’autre part : goût du débat public, émissions de radio donnant la parole aux auditeurs pour l’expression libre et l’exercice de leur jugement, inscriptions massives dans les département de philosophie créés dans les années 2000, inscriptions qui feraient pâlir d’envie bien des départements de philosophie en Europe où l’on assiste plutôt à une désaffection : En moyenne 50 inscrits en première année dans les départements de philosophie en France, quand c’est par centaines que se fait l’inscription en philosophie dans les départements homologues marocains.

3) La refonte des manuels scolaires de philosophie fait la part aussi bien à la philosophie arabo-musulmane (Al Kindî, Al Fârâbî, Ibn Sina, Al Ghazâlî, Ibn Ruschd, etc.) qu’à la philosophie européenne (Descartes, Spinoza, Kant, Hegel, Merleau-Ponty, etc). Ce fait, à lui seul est remarquable car il croise des héritages distincts et donne ainsi des clartés de tout. Il s’est accompagné d’une série de traductions qui ont enrichi la langue arabe.

4) L’enseignement de la philosophie consacre depuis toujours —et là le Maroc ne fait pas exception— l’esprit critique, la construction de controverses intellectuelles en même temps que l’exposition des doctrines. Parmi les controverses, figure en bonne place la question de la légitimité du mode de réflexion philosophique. Ibn Rushd (1126-1198) est resté célèbre, —entre autres— pour la réponse qu’il a faite à Al Ghazâlî sur la conciliation entre la philosophie grecque d’Aristote et le credo de la religion musulmane. Ibn Taymiyya, qui ne saurait se réduire aux raccourcis idéologiques que certains opèrent de sa pensée, a écrit un traité critique sur la logique (Al Radd ‘alâ al matiqiyyin) qui l’inscrit dans la grande tradition des sceptiques grecs comme Sextus empiricus qui se sont opposés à la logique d’Aristote.

D’où vient alors la polémique actuelle ? Certainement pas des manuels de philosophie, ni du rayonnement de cette discipline, remarquable au Maroc, par la qualité de ses enseignants. Il vient d’une lecture ciblée sur des passages du manuel d’étude islamique. Là encore, il faut faire des distinctions importantes pour éviter quelques crampes mentales :

1-Un des passages contestés concerne la citation d’un ouvrage d’Ibn Salah Al Shahrazuri (1161-1245) qui fustige la pratique philosophique. Il s’agit précisément d’une citation et non d’un propos endossé par les rédacteurs du manuel. Ce passage est très critique à l’égard de la pratique philosophique. Mais la critique éveille le jugement, non la colère. Tout réside dans la qualité de l’enseignant : il attire l’attention sur la citation. Celle-ci figure d’ailleurs entre guillemets dans le texte. Le rôle de l’enseignant est de montrer que le travail de l’intellect (Al ‘aql) ne peut mener à aucun aveuglement. Il se met en position de répondre à l’élève (Al thilmida wa al thilmid, selon la terminologie nouvelle qui fait sa part à la parité scolaire), élève qui ne peut manquer de s’interroger sur les propos radicaux d’Al Shahrazuri. Nourrir la contradiction c’est nourrir le jugement. La censure, quelle qu’elle soit, qu’elle émane de ceux qui font l’éloge de la philosophie ou de ceux qui ont font la critique, ne saurait être justifiée. Pascal disait bien que Descartes était « inutile et incertain ». Il ne vient à personne de censurer Pascal. En revanche, son propos doit être soumis à la discussion.

2-Le manuel d’éducation islamique, nouvellement confectionné, est nettement mieux réalisé que le précédent. Il a émondé les expressions qui dévalorisaient les autres religions. Il tourne autour de quatre objectifs : l’affirmation de l’unicité divine comme élément distinctif du message prophétique, l’affirmation de l’universel par le biais de la reconnaissance de l’autre appartenant à d’autres religions, la présentation des principes du droit et la présentation des principes d’équité.

3-Il appartient à l’enseignant de hiérarchiser les priorités, de distinguer entre l’essentiel (ces quatre objectifs) et le subsidiaire (telle ou telle citation), puis d’instruire l’élève à l’usage des guillemets et à l’exposition de l’avis des penseurs sans nécessairement endosser leur avis. Cela permet d’éviter les anachronismes, d’évaluer les contextes, et de ne pas attribuer à un auteur du 12e siècle des positions de l’extrémisme religieux d’aujourd’hui.

Un manuel reste un outil, une béquille. La qualité de l’enseignement repose sur la parole de l’enseignant qui éveille l’intérêt des élèves et les met sur la voie de l’apprentissage, non sur celle de la conviction, toujours pathologique quand elle se présente toute seule sans la réflexion.