Le cirque de nos préjugés

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Je suis enfant de la rue, nous sommes tous wlad zenka et ne laisse jamais personne te faire croire le  contraire, ne laisse jamais personne te juger sur tes origines, ne donne jamais à quelqu’un le droit de t’ôter ta joie de vivre ou de voler ton rêve 

Rentrer dans un magasin branché se veut une expérience sensorielle. Une enseigne, c’est d’abord un concept et un état d’esprit qu’elle vend au prix fort. Dans celle-ci, la musique techno joue à tue-tête dans une ambiance feutrée et un décor tropical fait de branchages, de palmiers en plastique et d’aras au plumage bleu cobalt. J’aurais pu apprécier l’effort artistique à sa juste valeur si j’avais pris mon café du matin à tête reposée, mais l’urgence de la situation imposait le sacrifice. Mon ado n’avait plus de jean suffisamment déchiré à se mettre. La décence de ses pantalons la plongeait dans une profonde tristesse.

Devant les présentoirs à vêtements, des jeunes brassent la marchandise à une main ; l’autre main  surfe frénétiquement sur un téléphone intelligent.  Assis sur les rares banquettes offertes,  des parents patientent, l’air dépassé. D’autres comme moi, tentent dans un ultime acte de résistance, de conseiller leur enfant.
Voyant mon désarroi, un jeune vendeur arrive et discute avec nous. Mon enfant lui prête l’oreille et semble se fier à son goût.  Elle met fin à son snapshat avec les copines, et se décide à essayer sa pile de vêtements.

Je prends le temps de  remercier le vendeur en lui avouant que j’étais trop vieille pour apprécier le degré d’effilochement d’une déchirure de jeans.

Le jeune homme a la bonne humeur contagieuse. Le genre de personnes débrouillardes qui vous redonne espoir et envoie votre cynisme botter en touche. La discussion s’engage animée et sympathique.  Dévoué à son travail, il cause en  pliant les vêtements et en les remettant en ordre. Il surveille sa section au cas où une autre âme désespérée demanderait conseil. Il m’avoue qu’il aime son travail parce qu’il peut échanger avec des gens de tous bords. Je le complimente sur son tatouage à l’avant-bras. Il finit par m’avouer que son métier et sa passion sont le cirque. Je lui parle du grand chapiteau de Salé car, à ma connaissance, c’est la seule initiative qui enseignait ces arts. Une gêne s’installe et le voilà qui réplique « oui mais moi je ne suis pas un enfant de la rue, les gens croient tous que si tu viens de là c’est parce que tu es weld zenka (enfant des rues) » Je le regarde avec beaucoup d’admiration et je lui confie avec une voix calme et maternelle:  « je suis enfant de la rue, nous sommes tous wlad zenka et ne laisse jamais personne te faire croire le  contraire, ne laisse jamais personne te juger sur tes origines, ne donne jamais à quelqu’un le droit de t’ôter ta joie de vivre ou de voler ton rêve » son visage s’illumine. On échange une poignée de main amicale, une tape sur l’épaule et je ressors de ce magasin, le cœur léger et fière. La jeunesse ne cessera jamais de me surprendre, de m’éblouir et de m’enrichir. Merci !