Le Maroc et les enjeux migratoires

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La position géographique singulière du Maroc a toujours fait de lui un carrefour d’échanges entre l’Europe et l’Afrique. Mais, son image est aujourd’hui attachée plus que jamais, surtout avec la forte médiatisation, aux mouvements migratoires. Des flux en croissance continue essayent régulièrement d’arriver en Europe à partir du Maroc malgré les différents dispositifs de contrôle. Les villes littorales du nord du royaume, comme Tanger, sont devenues de véritables portes d’entrée pour les migrants clandestins.

La guerre civile, la précarité, le chômage sont généralement les raisons qui poussent ces migrants, tous âges et tous sexes confondus, à s’embarquer dans cette aventure incertaine. Avec la montée accrue de ce phénomène, l’Europe est devenue la première destination de l’immigration dans le monde. Le politologue Stylianos Kostas a d’ailleurs souligné dans son analyse du phénomène, intitulée « le triple rôle du Maroc dans la migration euro-africaine », que la question épineuse de la migration a toujours marqué de tension la relation entre le Maroc et les pays de l’Union Européenne, notamment avec l’augmentation massive du nombre de Marocains résidant à l’étranger. Celui-ci est en réalité passé de 1,5 millions en 1993 à 3,4 millions en 2012. La majorité d’entre eux sont établis en Europe, surtout dans des pays comme la France et l’Espagne, la Belgique et les Pays-Bas.

Le Maroc, un pays de transit sur la route des migrants

L’évolution constante du phénomène de l’immigration a, par ailleurs, impacté fortement les relations du Maroc avec l’Union Européenne. Kostas souligne dans ce sens qu’en 2014 les Marocains ont occupé la quatrième place dans le classement des pays d’origine des  migrants clandestins. Lors de la même année, l’Union Européenne avait aussi refusé d’accueillir 30920  Marocains demandant d’entrer sur ses territoires.

Cette intensification des flux migratoires va s’amplifier davantage dans les années 1990, avec l’arrivée abondante de migrants originaires d’Afrique Subsaharienne. Le royaume s’est vu transformer, en ce sens, en « un pays-étape » dans le projet de plusieurs migrants, animés principalement par l’intention de franchir les frontières marocaines vers l’Europe. Le politologue note ainsi que les migrants illégaux, ayant réussi à déjouer l’arrestation par les autorités marocaines, se dirigent habituellement vers les villes de Sebta et Melilia qui « constituent une véritable alternative à la traversée dangereuse de la Méditerranée » (S.Kostas, 2017). D’ailleurs, le nombre de migrants irréguliers qui tentent d’entrer en Europe par le canal du Maroc est passé, à son tour, de 5003 en 2010 à 10231 en 2016. Le Maroc, traditionnel pays d’émigration, est en ce sens devenu progressivement un pays de transit.

Conscient de sa position géographique stratégique, proche des frontières européennes, le Maroc a commencé a joué un rôle focal et déterminant dans la lutte contre l’immigration clandestine, il est aujourd’hui un allié majeur de l’Europe dans ce combat journalier. Effectivement, les opérations menées par les autorités marocaines ont permis d’arrêter plus de 60992 migrants clandestins en 2002. Ainsi, dans le cadre de la consolidation de la coopération en la matière entre l’Europe et le Maroc, « le royaume a été le premier pays à signer un accord avec l’UE  destiné à promouvoir une approche globale de la migration et de la mobilité » (S. Kostas, 2017).

Par ailleurs, si la plupart des migrants illicites ne viennent pas à bout de leur projet, c’est en effet soit à cause des vagues de répression des autorités marocaines et espagnoles ou encore à cause de leur incapacité à répondre aux exigences financières des passeurs qui les font transiter en Europe. Ils sont donc soit expulsés vers leur pays d’origine, soit ils décident de rester, bon gré mal gré, au Maroc en attente d’une opportunité immanquable.  

Ceci-dit, la politique migratoire européenne, qui œuvre énergiquement pour éradiquer ce phénomène, surmonte toujours de sombres écueils. Kostas souligne, dans ce sens, que la situation économique, sociale et politique de plusieurs pays subsahariens pousse les migrants à venir au Maroc. Si les statistiques sont pour l’heure incertaines, la campagne de régularisation lancée en 2013 a montré que 80% des demandes sont originaires de pays africains non-arabes. Aujourd’hui, le nombre des migrants irréguliers présents sur le sol marocain a même augmenté depuis.

Par ailleurs, les guerres qui secouent depuis plusieurs années maintenant les pays du Moyen-Orient ont également joué un rôle crucial dans l’évolution de ce phénomène. Le nombre de réfugiés et de demandeurs d’asile s’est, à son tour, accru. Nombreux d’entre eux ont préféré passer par le Maroc, couloir de migration entre les deux continents, pour arriver sur les territoires européens. Le politologue précise ainsi que les 6000 réfugiés et demandeurs d’asile (cette estimation est approximative) se trouvant au Maroc sont originaires de 49 pays, par contre la majorité d’entre eux sont de nationalité syrienne.

Kostas a mis, de surcroît, l’accent dans son analyse sur le nombre de personnes, qui au début sont arrivées sur le sol marocain conformément aux lois mais qui ont décidé par contre de rester dans le royaume même après l’expiration de leur permis de séjour et qui sont estimés aujourd’hui à plus de 86206 cas, considérés dans une situation administrativement irrégulière.

La politique migratoire du Maroc entre contraintes et défis

Cette augmentation significative du nombre de migrants clandestins a, selon la même source, amené le Maroc à approcher le phénomène de la migration clandestine de manière « systématique et humaine ». Une telle méthode aidera sans doute le pays à limiter l’afflux des migrants illégaux, mais elle permettra aussi de contrôler les conditions d’entrée et de séjours des migrants. Pour contrer ce phénomène, la Maroc a promulgué en 2003 une loi visant à criminaliser la migration illicite en imposant des sanctions sévères et en lançant constamment de vastes opérations d’arrestation pour arrêter cette saignée humaine.

De surcroît, la situation des migrants clandestins est toujours sujet à caution, beaucoup d’ONG internationales, y compris les Nations-Unies, avaient informé le gouvernement marocain de l’état alarmant dans lequel se trouvent certains migrants, qui sont généralement victimes de mauvais traitements. Kostats rappelle, par la même occasion, que le Conseil National des Droits de l’Homme (CNDH) avait appelé les autorités marocaines à concrétiser les orientations du roi Mohammed VI dans le but de développer une «nouvelle vision d'une politique nationale de migration, humaniste dans sa philosophie, responsable dans son approche et pionnière au niveau régional » (S.Kostas, 2017).

C’est dans ce sillage, que le gouvernement marocain a lancé un processus de régularisation dont a bénéficié près de 25 000 migrants. Une deuxième campagne a également vu le jour en décembre 2016, trois mois après son coup d’envoi le nombre de demandes avaient déjà dépassé de loin toutes les attentes. Le politologue insiste de ce fait sur la responsabilité dans laquelle s’est engagé le Maroc vis-à-vis de ces migrants installés sur son sol. Le royaume devra donc prendre plus de mesures et d’initiatives pour poser les jalons d’une politique de migration nouvelle et complète.

L’expansion extrêmement rapide des mouvements migratoires, fruit de la fascination par l’Eldorado occidental et du délabrement dans lequel sombrent de plus en plus les pays pauvres, continue à être un des défis majeurs que doit surmonter l’Europe. Le Maroc, lui, n’est plus aujourd’hui un « pays-source », mais également un pays de transit, étape incontournable de nombreux migrants en destination d’Europe. C’est dans ce contexte compliqué que s’inscrit donc la coopération transfrontalière entre l’UE et les autorités marocaines afin d’organiser l’immigration légale, renforcer l’efficacité des contrôles des frontières et soutenir les synergies entre les migrations et le développement des pays d’origine.

Si l’espace migratoire européen s’est construit petit à petit au fil des années, l’immigration fait aujourd’hui partie intégrante de l’identité collective du vieux continent. L’Europe est à présent donc une mosaïque naturelle, culturelle et sociale qui devrait consolider davantage les fondements de la diversité, du partage et de l’altérité.