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Maroc 2026 : les médecins, le moteur oublié du développement national ? – Par Dr Anwar Cherkaoui
Pendant le Covid 19, les médecins et plus généralement les personnels de santé se sont retrouvés à l’avant-garde du front de guerre contre la pandémie
La réussite de la réforme sanitaire au Maroc repose autant sur les médecins que sur la modernisation des structures. Mais pas seulement. Le développement du pays aussi. Prévention, réduction des inégalités et cohésion sociale : leur rôle, pour Anwar Cherkaoui, dépasse le soin et en fait des acteurs du développement national. Encore faut-il leur garantir des conditions d’exercice dignes, préserver leur autonomie professionnelle et les associer pleinement aux décisions.

Anwar CHERKAOUI
Expert en communication médicale et de santé
« Un médecin est plus important qu’un bataillon. » Attribuée au maréchal Lyautey, cette formule nous revient d’un autre siècle, celui du Protectorat français au Maroc, instauré en 1912. Elle mérite aujourd’hui d’être interrogée, débarrassée de son contexte colonial et retournée vers une ambition nouvelle : faire des médecins des acteurs majeurs du développement national.
Car un médecin ne soigne pas seulement un corps malade. Il observe une société, mesure ses fragilités, rencontre ses souffrances et témoigne de ses inégalités. Au Maroc de 2026, il peut être bien davantage qu’un professionnel de santé : un acteur de la cohésion sociale, de la prévention et du progrès collectif. A une condition : que le pays lui donne les moyens d’accomplir cette mission.
De Lyautey à aujourd’hui : changer de perspective
Sous le Protectorat, la médecine participait aussi à l’organisation de la présence coloniale et à l’exercice du pouvoir. Il serait donc historiquement contestable de célébrer sans nuance la vision de Lyautey. Pourtant, une idée demeure : la puissance d’un pays ne se mesure pas uniquement à ses infrastructures, à ses investissements ou à ses performances économiques. Elle se mesure aussi à sa capacité à protéger la vie, à prévenir les maladies et à garantir la dignité de ses citoyens.
En 2026, le Maroc construit son propre modèle de développement. La formule attribuée à Lyautey peut alors être réinterprétée : non plus une médecine au service d’une domination, mais des médecins au service de la société, du Maroc qui se construit. D’où l’impérieuse question : quelle place le Maroc accorde-t-il réellement à ses médecins dans la construction de son avenir ?
Une réforme sanitaire ne se décrète pas
Le Maroc a engagé une transformation profonde de son système de santé, notamment dans le cadre de la loi-cadre 06-22. Gouvernance, ressources humaines, modernisation des structures, numérisation et territorialisation de l’offre de soins constituent les principaux chantiers de cette réforme. Les Groupements sanitaires territoriaux (GST) doivent contribuer à une meilleure organisation des soins et à la réduction des inégalités territoriales.
Mais aucune loi ne soigne un malade. Aucun bâtiment hospitalier ne remplace un médecin. Aucun équipement sophistiqué ne compense durablement le manque de personnel. Et aucune plateforme numérique ne saurait remplacer l’écoute, l’examen clinique et le dialogue avec le patient.
Le véritable défi n’est donc pas seulement de réorganiser le système de santé, mais de mobiliser ceux qui le font vivre. Un centre de santé rénové, mais insuffisamment doté en personnel, demeure une promesse inachevée. Un territoire incapable de retenir ses médecins voit ses perspectives de développement compromises.
Une réforme qui néglige l’expérience des professionnels risque de devenir une architecture administrative déconnectée des réalités du terrain.
Le Maroc a besoin d’un véritable bataillon médical
Mais ce bataillon ne se mesure pas seulement au nombre de ses effectifs. Il repose sur les compétences, la formation continue, la répartition équitable des médecins, des conditions d’exercice dignes et une reconnaissance effective de leur rôle.
Le médecin peut être la sentinelle des fractures sociales. Le médecin occupe une position singulière dans la société. Il rencontre les familles, observe les conséquences sanitaires de la précarité et mesure les effets des inégalités sur la santé.
Le généraliste constate les renoncements aux soins. Le pédiatre observe les vulnérabilités de l’enfance. Le gériatre alerte sur la dépendance et l’isolement. Le psychiatre rencontre des souffrances souvent invisibles. Le médecin hospitalier prend en charge les conséquences parfois tardives d’une prévention insuffisante.
Cette proximité fait du médecin un observateur privilégié du développement social. Il peut contribuer à la prévention des maladies chroniques, à la vaccination, au dépistage précoce, à l’éducation sanitaire, à la prévention des handicaps et à la lutte contre la désinformation médicale. Il peut aussi aider à identifier les besoins des populations et à orienter les politiques publiques vers des réponses plus adaptées.
Mais il ne peut, à lui seul, réparer toutes les fractures sociales. On ne saurait demander aux médecins de compenser par leur dévouement les insuffisances de l’organisation collective. La vocation ne remplace ni les moyens ni une politique publique cohérente.
Un médecin n’est pas un soldat aux ordres
L’image du bataillon a ses limites. Un médecin n’est pas un soldat exécutant des consignes.
Sa responsabilité repose sur sa compétence, sa déontologie et son jugement clinique. La coordination territoriale ne doit pas effacer son autonomie professionnelle. La modernisation administrative ne doit pas le réduire à un producteur d’indicateurs. Et les GST ne pourront être jugés uniquement sur leurs textes ou leurs organigrammes, mais sur leurs résultats concrets pour les patients.
Quelle place les médecins occuperont-ils dans leur gouvernance ? Leur expérience sera-t-elle réellement prise en compte ? Comment garantiront-ils la qualité des soins tout en répondant aux exigences de coordination ?
Ces questions ne relèvent pas du corporatisme. Elles concernent directement l’efficacité de la réforme. Un professionnel écouté et responsabilisé peut devenir un partenaire du changement. Un professionnel marginalisé risque, au contraire, de perdre confiance dans une réforme dont il est pourtant indispensable à la réussite.
Le Maroc n’a pas besoin de médecins silencieux, mais de professionnels engagés, associés aux décisions et reconnus comme des partenaires à part entière.
Investir dans les médecins, investir dans le Maroc
La mobilisation médicale ne peut reposer sur un simple appel au patriotisme. Elle exige un véritable contrat de confiance entre les pouvoirs publics, les professionnels et les citoyens.
Ce contrat doit se traduire par des conditions de travail adaptées, une meilleure répartition territoriale des compétences, une coopération entre les secteurs public et privé, une formation de qualité et une évaluation transparente des résultats.
La santé n’est pas seulement une dépense publique. Elle constitue un investissement dans la capacité des citoyens à apprendre, à travailler, à vivre dignement et à participer au développement de leur pays. La formule attribuée à Lyautey prend alors un sens nouveau.
Le médecin peut être plus utile qu’un bataillon lorsqu’il prévient une maladie, sauve une vie, protège une famille ou restaure la confiance d’une population envers les institutions. Mais il peut aussi devenir le témoin impuissant d’une réforme qui privilégie les structures au détriment des femmes et des hommes qui les font fonctionner.
Le véritable enjeu du Maroc de 2026 n’est donc pas de transformer les médecins en bataillon au service de l’État, mais de donner à l’État les moyens de mettre les médecins au service de la société.
Car une nation ne se juge pas seulement à la grandeur de ses chantiers.
Elle se juge aussi à la capacité de protéger les plus vulnérables, de réduire les inégalités et de préserver la dignité humaine.
Et si la réussite de la réforme sanitaire dépendait, finalement, moins de ce que le Maroc construit que de la confiance qu’il saura établir entre ses médecins, ses institutions et ses citoyens ?