Lettre à un père

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Un petit garçon à la démarche claudicante a croisé votre chemin. La caisse en bois qu’il logeait sous le bras, faisait pencher son corps. Vous vous êtes retourné pour l’interpeler. À vue d’œil, il serait du même âge que votre fils. Ils auraient onze ans

Cher Monsieur,

Vous ne me connaissez pas, vous ne m’avez jamais vue, mais mon regard s’est posé sur vous aujourd’hui. Vous marchiez le long du trottoir quand je patientais dans ma voiture, coincée, à l’heure de pointe, dans une circulation infernale. Des petites têtes d’écoliers gigotaient d’impatience dans la majorité des voitures qui m’entouraient. Vous portiez le cartable pesant de votre enfant. Un garçon bouillonnant de santé et ne manquant visiblement de rien, chaussant aux pieds une paire de Stan Smith et arborant une belle casquette des Lakers. Il dégustait son cornet de crème glacée en marchant à vos côtés. Je sais ce que cela coûte en sacrifices de temps et d’argent que d’élever un enfant. Je suis moi-même mère.

Un petit garçon à la démarche claudicante a croisé votre chemin. La caisse en bois qu’il logeait sous le bras, faisait pencher son corps. Vous vous êtes retourné pour l’interpeler. À vue d’œil, il serait du même âge que votre fils. Ils auraient onze ans. Je suis saisie par la dureté de ses traits.  c. L’usure se lisait sur tout son être et jusque dans la semelle en gomme de ses sandales.

Le voilà qui pose sa boite à cirage par terre et qui s’agenouille devant vous. Machinalement, vous posez votre chaussure en cuir sur le repose-pied. Le petit bonhomme courbe un peu plus l’échine et se met à l’ouvrage. Avec la précision du geste souvent répété, l’artisan en herbe nettoie votre soulier, étale la crème à cirer,  frotte le cuir et le fait briller. Sous ses doigts habiles, la brosse à reluire valse et tournoient les chamoisines.

De deux petites tapes sur le rebord de la caisse, le petit Maître du ballet signe la fin de sa prestation. Mais il y a trop de klaxons autour de vous Monsieur pour que vous l’ayez entendu. Vous craignez, comme bien des conducteurs, qu’un chauffard n’égratigne votre voiture garée un peu plus loin et à la va-vite.  Le petit garçon, soulève la tête pour vous signifier de tendre l’autre pied. Ses yeux se posent alors sur le cornet de glace de votre fiston. Son visage s’illumine de mille désirs et l’espace d’un instant, l’enfant en lui ressuscite et bouleverse mon cœur de mère.

Je suis saisie aux entrailles. Sous vos yeux Monsieur, un enfant vit un grand moment de solitude dans une indifférence qui doublait ses torts d’un affront.  J’ai espéré, cher Monsieur, une réaction de votre fiston, en l’absence de la vôtre. Un sourire, une connivence, un miracle comme seuls les enfants savent faire. J’espérais voir interagir, deux enfances qui se côtoient sans jamais se mélanger.  Il n’en fut rien.  Le petit cireur était totalement invisible à ses yeux, puisqu’il l’a toujours été dans les vôtres.

Vous voici Monsieur, chaussé d’une paire de pompes rutilantes. Satisfait mais suffisant, vous grattez le fond de votre poche et tendez des petites pièces de monnaie au cireur. Il vous remercie en comptant son gain et en s’excusant presque d’avoir empiété sur votre précieux temps. Ses courbettes gonflent votre orgueil à bloc. Son attitude servile, que vous mettez au crédit de votre largesse, n’est que l’expression de l’instinct de survie dans l’enfer de la rue. Votre fils chéri a digéré cette scène, entre deux lapées de crème glacée. À son tour, il la perpétuera peut-être avec le même manque d’empathie et sans le moindre remords.

Je ne vous tiens pas responsable du sort et de la vie de cet enfant. Lui-même n’a pas choisi sa naissance. Vous n’êtes ni son géniteur, ni son tuteur. Par contumace, les textes de loi régissant le travail des mineurs vous affranchissent. Mais c’est à votre humanité que je m’adresse Monsieur, avec tout ce qu’elle suppose de sens moral et d’éthique.

En recherchant les services du petit cireur, vous avez renié son enfance.  Ses rêves se meurent à petit feu, abandonnés au fond d’une boite à cirage, aux côtés des brosses et des chiffons, au milieu des klaxons, de la cohue et de notre insensibilité.