Le passé simple, pas si simple… - Par Samir Belahsen

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Le Passé simple préfigurait ce qu’allait être le roman maghrébin d'expression française. C’est un roman incontournable pour comprendre l'évolution de la littérature maghrébine dite francophone.

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« Tout est humain, surtout les faiblesses, les lâchetés. »

Driss Chraïbi / La foule

 « La pensée véritable et authentique est semblable à une graine ; elle est semée dans la terre fertile du cerveau. Pour qu'il y ait germination, il faut une culture, des engrais intellectuels et l'irrigation par la morale. »

Driss Chraïbi / Une enquête au pays

A sa sortie en 1954, c’était une bombe. Il y a 70 ans, Mohammed V était encore en Exil, le Maroc bouillonnait.

Sur un plan purement littéraire, le roman préfigurait ce qu’allait être le roman maghrébin d'expression française. C’est un roman incontournable pour comprendre l'évolution de la littérature maghrébine dite francophone. Provocant et audacieux, il critique les structures sociales et familiales rigides tout en explorant les conflits d'identité chez les jeunes Marocains de l'époque coloniale. Il le frappera pour longtemps d’ostracisme

Les thèmes majeurs en seront : La condition féminine, l’identité culturelle, le choc des cultures et d’une manière générale les relations avec cette altérité qui vont impacter pendant longtemps cette littérature. 

La littérature maghrébine d'expression française garde à ce jour ses thèmes de prédilection : le pouvoir autoritaire, l'identité déchirée, l’immigration, le fanatisme et le conflit entre la modernité et la tradition. 

On retrouve ces thèmes chez Kateb Yacine, Tahar Ben Jelloun, Assia Djebbar, Abdellatif Laâbi ou encore Albert Memmi.

L’histoire 

Driss, homonyme partiel de l’auteur puisqu’il porte le nom de Ferdi (revolver en dialectal marocain) a six frères, un père riche et puissant et une mère opprimée par la dure vie qu'elle a pu mener. La vie de la femme se résumait à tenir la maison et à mettre au monde de nouveaux héritiers. 

La seconde femme du roman est répudiée pour une soupe froide. On est choqué par leur totale résignation. L'ambiance de ce Maroc au double visage est pour le moins pesante.

Driss, choisi parmi ses frères pour recevoir une éducation à l'occidentale, éprouve une impossible « intégration » dans le monde occidental. Écartelé entre deux cultures, il se révolte contre les lourdes traditions Marocaines et l'hypocrisie de certains religieux. 

Driss, 19 ans, fait partie de ces générations qui cherchent une place entre deux cultures présentes dans le pays, il en représente les crispations et déchirements de la double culture.

Seulement, pour ses camarades français du lycée il ne sera jamais leur égal.

Driss, le héros et peut être l’auteur, clame fort sa révolte contre l’autorité parentale et contre la tradition. 

On assiste à un affrontement dantesque entre le père et le fils, sombre et sublime à la fois. Le fils conteste la grande hypocrisie du père, qui se prétend vertu musulmane réincarnée alors qu'il se permet de la bafouer, et l'impose vertement à ses sept enfants et à sa femme. Patriarche, Seigneur.

Incompréhensions

70 ans après le passé simple, comment expliquer l'incompréhension, le désamour, entre les écrivains maghrébins de langue française et les élites Maghrébines ?

La première explication serait le conflit culturel et identitaire créé par la colonisation française. 

Les auteurs maghrébins francophones se seraient sentis infériorisés par les colonisateurs français et en conflit avec leur propre identité. 

Ils utilisaient la langue du colonisateur, pour s'exprimer, ce qui reflétait une quête d’égalité, les plongeait en même temps dans le paradoxe de l'aliénation dont ils éprouvent le sentiment. 

Alors que le désir d’égalité n’était pas comblé, ils restaient perçus comme étant du côté du colonisateur par les élites locales. D’où l’incompréhension et une méfiance mutuelle. 

On peut déceler une seconde explication dans les thèmes abordés par ces écrivains :

  • La révolte contre la société maghrébine elle-même, que ce soit contre l'oppression familiale, le pouvoir des pères, le poids des traditions ou la servitude des femmes. 
  • La condition de la femme et des enfants placés sous l'autorité du père, appuyée par la tradition et la religion. Les œuvres de Driss Chraïbi, Rachid Boudjedra et Tahar Ben Jelloun illustrent ce thème. 
  • Le désenchantement face aux idéaux de la révolution et de l'indépendance. 
  • L'interrogation des thèmes du pouvoir autoritaire et de la résistance à la colonisation française. 
  • L'exploration des questions houleuses d'identité et de mémoire, ainsi que des rapports au corps et à la sexualité. 

L'utilisation de la langue française par les auteurs maghrébins, combinée aux sujets traités dans leurs œuvres, a créé un fossé entre eux et les élites locales, reflet des tensions identitaires et culturelles engendrées par la colonisation. 

Il y a aussi cette impression rédhibitoire qu’ils écrivaient pour des occidentaux qu’il fallait charmer pour vendre.

Trois exemples illustrent cette incompréhension, ce désamour, entre les écrivains maghrébins qui s’expriment dans la plume de l’Autre et les élites locales :

 Ali Douagi  

Ecrivain tunisien, Ali Douagi, a été critiqué par les élites locales pour son usage du français et son style littéraire qui reflétait les expériences de la colonisation. Ses œuvres, comme "Les Jours de l'an" (1954), ont été perçues comme une critique de la société tunisienne.

 Tahar Ben Jelloun 

Le Marocain, a également été confronté à des critiques de la part des élites locales pour son usage du français et son style littéraire qui abordait, sans engagement, des thèmes de la colonisation et de l'identité. 

Son roman "La Nuit sacrée" (1987) a été considéré comme une critique de la société marocaine avec un prisme occidental, un peu folklorique, un peu lointain, un peu désintéressé, jamais militant. Globalement, il se voit reprocher des pitch qui plaisent à ses éditeurs.

Son histoire avec Mohammed Choukri n’a rien arrangé.

 Assia Djebar 

Cette écrivaine algérienne a été critiquée par les élites Algériennes pour son usage de la langue du colonisateur et son style littéraire qui abordait des thèmes de l'identité. Son roman "Femmes d'Alger dans leur appartement" (1980) a été considéré comme une critique de la société algérienne et de ses traditions.

Il reste que ces auteurs ont souvent posé de bonnes questions, le choc des cultures aidant

Ils ont eu le mérite de s’attaquer à certains tabous. 

Mais une nouvelle génération d’écrivains, résidant au Maghreb, avec la langue française comme ‘’butin’’ d’une guerre héritée, est en train d’arriver. On les accorde beaucoup au féminin. Elle pourrait combler les hiatus voire les ruptures créés par leurs prédécesseurs.

Inchallah

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