Jerada, une ville qui a connu des jours meilleurs

5437685854_d630fceaff_b-
866
Partager :

Ces derniers jours, la ville de Jerada est secouée par le drame qui a coûté la vie à deux frères mineurs. La population, en colère contre les autorités, ont manifesté pacifiquement lundi dernier et depuis les choses semblent revenir dans le calme. Mais Le Quid a décidé de revenir en détail sur cette affaire en mettant en lumière deux choses : les conditions dans les mines de Jerada et pourquoi le gouvernement marocain a pris la décision de fermer la mine de charbon dans les années 1990

Les conditions dans lesquelles ces deux frères ont perdu la vie ont déjà été relayées, de même que la colère des populations qui a suivi ce drame.

Cependant, au-delà de ce drame, la population de Jerada vit dans des conditions très difficiles. Depuis la fermeture de la mine de charbon dans les années 90, « les gens vivent dans une tragédie totale », comme le déclare Ahmed Belatay, membre de l’Association Marocaine pour des Droits de l’Hommes (AMDH), à nos confrères du Morocco World News.  

En effet, Jerada a été construite dans les années 1920 pour abriter les mineurs et naturellement la mine de charbon qui s’y trouvait constituait le principal générateur de revenus de la population. Sa fermeture a donc enlevé à la population son principal moyen de subsistance.

Ahmed Belatay affirme qu’après la fermeture de la mine, des personnes riches ont subtilisé les équipements et le reste des actifs précieux avant de les revendre, laissant ainsi les citoyens lambda livrés à eux-mêmes. Le photojournaliste Mehdy Mariouch va plus loin et déclare, à nos confrères de Morocco World News, que ce sont « les gouverneurs de la ville qui ont volé les machines minières coûteuses et les ont vendues à des prix élevés, laissant les mineurs sans autre choix que de subir les conséquences insoutenables de l’exploitation des puits souterrains ».  

Et Ahmed Belatay d’ajouter que chaque matin les mineurs font leurs adieux à leurs familles car « ils savent que leurs chances de revenir en vie sont faibles ».

Les puits d’extraction de charbon se situent dans les montagnes, hautes de 80 mètres, qui entourent la ville. C’est dans cette aventure que se lancent les mineurs chaque matin à la recherche de charbon. Et chaque matin ils risquent de mourir soit par inondation, soit par manque d’oxygène ou encore par effondrement des murs de fortune souterrains.

Chaque année, plusieurs décès sont enregistrés dans ces mines clandestines. Les survivants les plus  chanceux risquent développent une silicose, ou d'autres maladies respiratoires ou encore un cancer. En plus de cela, la ville ne compte qu’un seul centre médical spécialisé.

De plus, renchérit Belatay, malgré tous ces risques, les mineurs n’ont aucune garantie de trouver du charbon. Ils peuvent passer six mois sans en trouver et ils n’ont d’autre choix que de continuer leur exploration jusqu’à satisfaction.

Une fois le charbon trouvé, les mineurs sont aidés par leurs épouses et parfois leurs enfants pour l’emballage et les expédier vers les propriétaires légitimes. Ces derniers sont appelés les « barons » et ils sont le seuls à détenir une licence pour extraire le charbon. Dans tout Jerada, il existe quatre barons qui monopolisent le marché et fixent les prix. Les mineurs n’ont pas leur mot à dire.

Selon Belatay, ces barons sont des « gens fantômes », autrement dit personne ne les connait. Ils envoient leurs propres employés ou des membres de leur famille pour recueillir le charbon. Et grâce à ce commerce, ils s’enrichissent pendant que les mineurs qui risquent leur vie touchent des miettes. D’ailleurs, Abderrazak Daioui qui était avec les deux frères au moment de l’accident raconte : « Il n’y a pas d’alternative, pas de travail. C’est pour ça que je risque ma vie. Je gagne entre 100 et 150 dhs par jour ».

Pourquoi le gouvernement a fermé la mine de charbon ?

Par ailleurs, on l’a dit plus haut, les choses n’ont pas toujours été ainsi à Jerada. Il fut un temps où les mineurs gagnaient leur vie dans une mine de charbon que le gouvernement a décidé de fermer dans les années 90. Pourquoi ? Tout simplement parce que les autorités l’ont jugée trop coûteuse et surtout la santé des mineurs était en jeu.

Driss Benhima qui a été directeur de l’ONE et aussi ministre de l’énergie et des mines, a expliqué que durant les 70 ans de l’exploitation de la mine, il n’y a eu aucun investissement pour permettre de créer d’autres activités capables de générer des emplois. De plus, avec la chute des cours mondiaux, l’ONE est devenu le seul client de la mine.

Une autre raison de la fermeture de cette mine par le gouvernement marocain est que son exploitation n’était plus viable économiquement et pire, sanitairement elle n’était plus possible pour les mineurs qui attrapaient systématiquement la silicose. Sur 5000 mineurs, 4000 étaient atteints de silicose, soit 80%. Ce qui, soit dit en passant, est énorme.

Par ailleurs, le gouvernement dépensait de l’argent à perte puisque le coût d’extraction du charbon revenait trois fois plus cher que le prix mondial. L’Etat s’est vu obligé de payer 150 MDH de subvention chaque année pour combler le déficit d’exploitation.

A cela s’ajoute les autres dépenses que faisait l’Etat pour mettre les mineurs dans de bonnes conditions. En effet, l’Etat marocain avait consacré un plan social très généreux pour le personnel, à raison de 3 MMDH pour 5000 employés. Ensuite, 1,3 MMDH a été alloué pour indemniser les 5000 mineurs, 1,7 MMDH a été versé pour le remboursement de leurs soins médicaux et de leur pension de retraite sans compter les logements sociaux qui leur ont été vendu à moindre coût.

Driss Benhima, qui a dit regretter le drame qui a causé la mort de deux frères, a cependant fait part à nos confrères de Médias 24 de son inquiétude que cela se reproduise. Pour lui, il est même probable qu’il y aura un autre drame du genre. « Ce n’est ni la première, ni la dernière », a-t-il dit.

Il a également insisté sur le risque pour les mineurs d’attraper la silicose surtout qu’ils n’ont aucune couverture maladie. « Il faut savoir que les mines en affleurement sont plus dangereuses que celles en profondeur. Creuser à 50 mètres sous terre comporte beaucoup plus de risques que d’extraire du minerai à 800 mètres comme cela se faisait du temps où la mine était ouverte. La raison est d’ordre géologique car le terrain est moins élastique à la surface qu’en profondeur et donc infiniment plus dangereux », a-t-il ajouté.

Pour conclure, Benhima a déclaré : « on a fermé cette mine pour la bonne raison que 80% des mineurs étaient atteints de cette maladie et aujourd’hui on va attendre quoi avant de s’apercevoir du grave risque sanitaire ? ».