Détroit de Gibraltar : le porte-avions britannique, l'Espagne et le jeu des puissances

Détroit de Gibraltar : le porte-avions britannique, l'Espagne et le jeu des puissances

L’escale du porte-avions britannique HMS Queen Elizabeth à Gibraltar, le 24 octobre, rappelle que dans le détroit éponyme, la puissance se mesure aux bâtiments, aux capacités militaires et aux positions stratégiques. La finesse diplomatique, elle, se mesure à la capacité de défendre ses intérêts sans transformer chaque escale navale, chaque patrouille ou chaque visite officielle en épreuve de force.

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Au moment où Madrid et Rabat traversent une nouvelle zone de turbulences autour de Sebta, l’escale du porte-avions britannique HMS Queen Elizabeth à Gibraltar, le 24 octobre, à quelques semaines des élections générales espagnoles du 29 novembre, rappelle à Madrid que le Royaume-Uni demeure une puissance militaire solidement implantée à Gibraltar, territoire dont l’Espagne revendique la souveraineté, tout en défendant elle-même sa présence à Sebta et Melilla face aux revendications marocaines. Sans préjuger des intentions de Londres, Aziz Daouda revient sur épisode significatif et met en lumière les contradictions et les rivalités territoriales qui traversent l’une des voies maritimes les plus stratégiques du monde.

Aziz Daouda

Il y a des coïncidences que la géopolitique invite à regarder de près. Le 24 octobre, le HMS Queen Elizabeth, porte-avions amiral de la Royal Navy, a accosté à Gibraltar. Avec ses 65 000 tonnes, ce bâtiment n'a évidemment rien de comparable avec un patrouilleur ou une simple unité de surveillance maritime. Il incarne une capacité de projection militaire et une présence stratégique dont la portée dépasse largement les limites du territoire britannique qu'est le Rocher.

Or cette arrivée intervient dans une séquence particulièrement sensible : les relations entre le Maroc et l'Espagne connaissent de nouvelles tensions autour de Sebta, Madrid a récemment tenté de réaffirmer sa souveraineté sur l'enclave par une visite royale, et les élections générales espagnoles sont programmées pour le 29 novembre, même si la campagne officielle ne débutera en fait que le 13 novembre.

Faut-il n'y voir qu'une escale technique ? Un exercice de routine ? Ou faut-il aussi s'interroger sur la portée politique d'un tel déploiement, dans un détroit où les intérêts de trois pays se croisent et parfois s'affrontent ?

La prudence commande de ne pas attribuer à Londres des intentions qu'aucune déclaration officielle ne confirme. Mais elle n'interdit nullement de se poser la question.

Pour comprendre la portée de cet événement, il faut revenir à une contradiction fondamentale de la politique espagnole. Madrid considère Sebta et Melilla comme des territoires espagnols et défend bec et ongle leur souveraineté. Le Maroc conteste avec la plus avérée des légitimités cette position et maintient ses revendications historiques et de continuité géographique. Dans le même temps, l'Espagne continue de revendiquer Gibraltar, territoire britannique depuis plusieurs siècles maintenant.

Les deux situations ne sont pas juridiquement identiques, mais elles illustrent la même réalité. Les contentieux territoriaux restent des instruments puissants de la politique nationale et des marqueurs de souveraineté.

La différence est que, sur le Rocher, la présence britannique ne relève pas d'une simple démonstration symbolique. Elle s'appuie sur des infrastructures, une implantation militaire permanente et une capacité navale réelle.

L'arrivée du Queen Elizabeth rappelle donc à Madrid une évidence parfois oubliée dans le débat sur Sebta : l'Espagne n'est pas la seule puissance à vouloir affirmer ses intérêts dans le détroit. Le Royaume-Uni y possède les siens, et il dispose des moyens de les défendre.

Le HMS Queen Elizabeth n'est pas arrivé à Gibraltar à la suite d'une annonce improvisée. La Royal Navy avait annoncé son déplacement et expliqué que le bâtiment poursuivait un programme de préparation opérationnelle après son départ de Belfast, le 12 octobre. Il participe également aux activités de la Force de réaction alliée de l'OTAN, dont il constitue la plateforme de commandement à flot jusqu'en 2027. Une journée portes ouvertes était prévue à Gibraltar le 25 octobre.

Ces éléments sont essentiels car empêchent de présenter l'escale comme la preuve d'une opération britannique dirigée contre l'Espagne, mais ils ne rendent pas l'événement insignifiant pour autant.

Un porte-avions est un instrument de puissance, même lorsqu'il effectue une escale programmée. Il matérialise une capacité militaire, une maîtrise technologique et une volonté de conserver une présence sur les grandes routes maritimes. A Gibraltar, sa valeur symbolique est renforcée par l'histoire du Rocher et par le différend persistant entre Londres et Madrid.

Le choix de Gibraltar offre aussi à la Royal Navy une occasion de réaffirmer publiquement ses liens avec le territoire. Les autorités britanniques ont d'ailleurs présenté cette visite comme une manière de renforcer les relations historiques entre la marine et la population locale.

La question n'est donc pas de prétendre que le porte-avions menace l'Espagne. Elle est de comprendre pourquoi sa présence prend une résonance particulière au moment où Madrid est déjà préoccupée par ses relations avec son voisin du sud.

Les élections générales espagnoles du 29 novembre donnent à cette séquence une dimension supplémentaire. Le processus électoral est engagé, les candidatures sont en préparation et la campagne officielle doit commencer le 13 novembre.

Dans un tel contexte, les questions de souveraineté, de sécurité et de prestige national peuvent prendre une importance particulière. La visite du roi Felipe VI à Sebta a déjà illustré la place de ces symboles dans la relation avec le Maroc. Le silence de Rabat sur ce déplacement rare, ne doit en aucun faire croire à un quelconque renoncement. Rabat est connue pour n’être in impulsive ni n’agir sous le coup de l’émotion. Le moment venu cette ‘offense’ sera rappelée en termes fermes à l’Espagne.

L'arrivée du porte-avions britannique peut aussi être perçue à Madrid comme un rappel peu confortable, tandis que les responsables espagnols affirment leur autorité sur Sebta, le Royaume-Uni continue d'exercer la sienne à Gibraltar, territoire que l'Espagne revendique.

Est-ce un hasard ? Sur la base des informations disponibles, rien ne permet d'affirmer que Londres ait choisi cette date pour influencer le débat électoral espagnol ou adresser un avertissement à Madrid.

Il reste que les conséquences politiques d'un événement ne se confondent pas nécessairement avec les intentions de ceux qui l'organisent. Une escale peut être planifiée pour des raisons militaires et acquérir, par le contexte, une signification diplomatique inattendue. C'est précisément ce qui rend la situation intéressante.

Pendant que Londres affirme sa présence à Gibraltar et que Madrid défend sa souveraineté sur Sebta, le Maroc demeure un acteur incontournable de l'équilibre régional. Sa façade méditerranéenne, sa proximité avec l'Europe, le développement de Tanger Med et la modernisation de ses capacités maritimes renforcent son importance dans les échanges entre l'Atlantique et la Méditerranée.

Les tensions autour des patrouilles navales marocaines et des eaux revendiquées par l'Espagne doivent être analysées à la lumière de ce contexte. Rabat conteste la souveraineté espagnole sur Sebta ; Madrid considère au contraire que sa souveraineté sur l'enclave fonde ses prétentions maritimes. Chaque mouvement naval devient ainsi susceptible d'être interprété à travers deux lectures incompatibles. La présence du Queen Elizabeth rappelle donc que le détroit ne peut être réduit à un face-à-face entre les deux pays.

La liberté de navigation, la sécurité des routes commerciales et les intérêts militaires des puissances extérieures constituent une dimension permanente de cet espace. Le Royaume-Uni n'a pas besoin de choisir publiquement entre Madrid et Rabat pour y défendre ses propres intérêts. C'est là toute la complexité du jeu géopolitique dans la région.

Les acteurs peuvent être partenaires sur certains dossiers, concurrents sur d'autres et adversaires sur des questions de souveraineté, sans que leurs relations se résument à une opposition unique.

Il serait excessif de voir dans cette escale le début d'une confrontation navale ou la preuve d'une coordination entre Londres et Rabat contre Madrid. Aucun élément public ne permet de soutenir une telle conclusion. En revanche, trois réalités méritent d'être retenues.

La première est que Gibraltar conserve une valeur militaire et symbolique considérable pour le Royaume-Uni. La deuxième est que les tensions autour de Sebta rappellent la persistance des contentieux territoriaux entre le Maroc et l'Espagne. La troisième est que le calendrier électoral espagnol rend toute démonstration de souveraineté particulièrement sensible sur le plan politique.

Le porte-avions britannique ne change pas, à lui seul, les rapports de force territoriaux. Mais il rappelle que Madrid doit composer avec une autre puissance qui dispose, à quelques kilomètres de ses côtes, d'un point d'appui stratégique permanent.

Le véritable message du détroit n'est peut-être pas celui que Londres entend adresser à Madrid, mais celui que la géographie impose à tous les acteurs et aucune puissance ne peut prétendre y jouer seule.

Le Maroc, l’Espagne et le Royaume-Uni sont liés par une proximité géographique et stratégique que ni les discours électoraux ni les démonstrations de force ne peuvent effacer. La véritable question n’est donc pas de savoir qui l’emportera dans une bataille de symboles, mais qui saura empêcher que ces symboles ne dégénèrent en crise durable. La sémantique utilisée dans certains messages par média interposés en Espagne semble l’ignorer.

Dans le détroit de Gibraltar, la puissance se mesure aux bâtiments, aux capacités militaires et aux positions stratégiques. La finesse diplomatique, elle, se mesure à la capacité de défendre ses intérêts sans transformer chaque escale navale, chaque patrouille ou chaque visite officielle en épreuve de force.

Feu Sa Majesté Hassan II avait pleinement mesuré la portée de cette équation. Il avait explicitement établi un lien organique entre le règlement de la présence espagnole à Sebta et Melilia et celui de la présence britannique à Gibraltar. Dès lors, une solution durable ne peut être envisagée qu’à travers un accord tripartite, associant Rabat, Madrid et Londres. Rabat le sait, Londres peut être, Madrid probablement pas encore.

Entre temps les marins britanniques à bord du Queen Elizabeth peuvent généreusement profiter du beau temps méditerranéen, échappant ainsi au froid et à la grisaille de chez eux… pour quelques temps.

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