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GST : le défi des soins, l’urgence des recettes – Par Dr Anwar Cherkaoui
L'hôpital public peut-il mourir de mauvaise gestion ? La question mérite d'être posée sans détour. Car l'hôpital public n'est pas une clinique parmi d'autres. Il accueille les populations vulnérables, assure les urgences graves, forme les professionnels et participe à la prévention comme à la surveillance épidémiologique.
Porter à 50 % la part des dépenses de l’AMO consacrée au public d’ici 2031 suppose de transformer la gestion hospitalière. Pour Anwar Cherkaoui, les Groupements sanitaires territoriaux devront conjuguer qualité des soins, maîtrise de la facturation et recouvrement effectif des recettes.

Dr Anwar Cherkaoui
Expert en communication médicale et de santé
Faire passer de 9 % à 50 % la part des dépenses de l’Assurance maladie obligatoire (AMO) consacrée aux établissements publics d’ici 2031 : l’ambition est considérable.
Mais une question importante se pose : les Groupements sanitaires territoriaux (GST) ont-ils les possibilités humaines et matérielles pour transformer cette manne financière potentielle en soins de qualité, en factures correctement établies et, surtout, en recettes effectivement encaissées ?
Derrière cette équation comptable se joue l’avenir de l’hôpital public et de la souveraineté sanitaire du Maroc.
Soigner sans facturer : une hémorragie financière silencieuse
Un patient arrive aux urgences pour une douleur thoracique. Consultation, analyses biologiques, scanner, coronarographie, éventuellement chirurgie cardiaque. Médecins, infirmiers, équipements et médicaments sont mobilisés.
Le malade est soigné.
Mais les prestations ont-elles été enregistrées, codifiées, facturées et remboursées ? Voilà le paradoxe de certains établissements publics : ils produisent des soins coûteux sans toujours disposer des mécanismes permettant d'en récupérer efficacement le financement.
Un acte non facturé représente une recette potentielle perdue. Une facture non recouvrée constitue une créance qui ne finance ni médicaments, ni équipements, ni soins supplémentaires.
Le privé maîtrise mieux ses recettes
Dans les cliniques privées, l'admission, la vérification des droits, la facturation et le recouvrement font généralement partie du parcours administratif du patient. Pourquoi l'hôpital public ne pourrait-il pas adopter cette rigueur ?
Il ne s'agit pas de commercialiser la médecine, mais de comprendre qu'une bonne gestion financière constitue aussi un instrument de justice sanitaire. Plus l'hôpital récupère les ressources auxquelles il a droit, plus il peut améliorer ses prestations.
Les GST : huit chantiers incontournables
Premier impératif : informatiser intégralement les parcours de soins. Chaque consultation, examen, intervention ou hospitalisation doit être tracé dans un système informatique interopérable, sécurisé et relié à la facturation.
Deuxième urgence : professionnaliser le recouvrement. Chaque GST devrait disposer d'équipes spécialisées, capables de suivre les factures jusqu'à leur règlement effectif.
Troisième priorité : renforcer les soins primaires. Une hypertension suivie, un diabète équilibré ou une maladie dépistée précocement peuvent éviter des complications hospitalières particulièrement coûteuses.
Quatrième chantier : optimiser les hôpitaux provinciaux et régionaux. Un scanner immobilisé, un bloc opératoire sous-utilisé ou un laboratoire sans réactifs représentent autant de pertes médicales et économiques.
Cinquième défi : maîtriser les coûts des CHU. Réanimation, cancérologie, neurochirurgie, transplantation et radiologie interventionnelle exigent une comptabilité analytique précise, sans pénaliser les établissements accueillant les cas les plus complexes.
Sixième levier : motiver les professionnels. Comment exiger davantage de performance sans améliorer les conditions de travail et reconnaître les efforts des équipes médicales, paramédicales et administratives ?
Septième nécessité : fluidifier les relations entre GST et organismes gestionnaires de l'AMO.
Une facturation correctement établie perd de sa rentabilité si son règlement tarde plusieurs mois.
Huitième exigence : évaluer les résultats. Non seulement des recettes encaissées, mais également de la qualité des soins, des délais d'attente, de la satisfaction des patients et de l'équité territoriale.
L'hôpital public peut-il mourir de mauvaise gestion ?
La question mérite d'être posée sans détour. Car l'hôpital public n'est pas une clinique parmi d'autres. Il accueille les populations vulnérables, assure les urgences graves, forme les professionnels et participe à la prévention comme à la surveillance épidémiologique.
Qui prendrait en charge une épidémie majeure si ses capacités s'effondraient ? Qui soignerait les citoyens des territoires insuffisamment couverts par le privé ? Qui garantirait les traitements complexes aux patients les plus démunis ?
Affaiblir durablement l'hôpital public reviendrait à fragiliser l'un des piliers de la souveraineté sanitaire nationale.
2031 : le compte à rebours est lancé
L'objectif gouvernemental d'un partage équilibré des dépenses de l'AMO entre public et privé ne doit pas rester une déclaration d'intention. Dès 2027, chaque GST devrait connaître ses coûts réels, ses créances et ses pertes de facturation.
En 2028, les circuits de facturation et de recouvrement devraient être largement numérisés. En 2029 et 2030, les performances médicales et financières devraient faire l'objet d'évaluations indépendantes. En 2031, le véritable succès ne sera pas simplement d'avoir atteint les 50 %. Il sera de démontrer que les Marocains sont mieux soignés, plus rapidement et plus équitablement.
Car un hôpital qui soigne sans facturer s'appauvrit. Un hôpital qui facture sans recouvrer s'essouffle. Le défi des GST sera donc de réconcilier trois exigences : excellence médicale, rigueur financière et justice sociale. Faute de quoi, le Maroc pourrait réussir une réforme comptable tout en ratant sa réforme sanitaire. Le prix de cet échec ne se mesurerait pas seulement en dirhams perdus, mais en malades insuffisamment soignés et en souveraineté sanitaire fragilisée.