Le veto russe ou les limites de la puissance empruntée (1/2) – Par Adnan Debbarh

Le veto russe ou les limites de la puissance empruntée (1/2) – Par Adnan Debbarh

Le départ de la MINURSO retire au dossier une contrainte, mais aussi un témoin. Le Palais a réaffirmé son attachement au cessez-le-feu. Sa préservation, la stabilité du territoire et la crédibilité de l'administration marocaine ne pourront plus s'adosser à une présence internationale. Ce que l'ONU ne surveille plus, le Maroc devra le garantir, et le démontrer, seul.

1
Partager :

Dans cette chronique, Adnan Debbarh examine les enseignements du double veto russo-américain au Conseil de sécurité sur le Sahara. Au-delà du blocage institutionnel et de l’avenir incertain de la MINURSO, il met en évidence les limites d’une diplomatie tributaire des grandes puissances et souligne la nécessité pour le Maroc de transformer ses acquis diplomatiques en réalisations politiques et institutionnelles sur le terrain.

 

Adnan Debbarh

Onze voix sur quinze pour le texte américain, et aucune résolution. Il a suffi d'un veto, le premier d'un membre permanent sur le Sahara depuis 1975. Moscou a aussitôt proposé une simple reconduction de la MINURSO : trois voix, celles de la Russie, de la Chine et de la Somalie, onze abstentions, et le vote contraire des États-Unis. Deux blocages, et une mission dont le mandat arrive à expiration sans prolongation juridique, ouvrant une phase de liquidation opérationnelle inédite.

Rabat a salué une étape vers la clôture du dossier. Alger et le Polisario ont salué le veto. Chacun a ses raisons. Ce que le Maroc obtient est un gain par vacance, non un gain par décision : un obstacle disparaît parce que l'institution n'a pas su trancher, sans qu'aucune norme nouvelle ne vienne consacrer le changement. Un tel gain est réel, mais réversible, contestable, et il ne vaudra que ce que l'on saura mettre à sa place.

Lire aussi : Sahara : retour au bercail - Par Naïm Kamal

La question utile n'est donc pas de savoir qui a gagné. Elle est de comprendre ce que la séquence enseigne.

Pourquoi Moscou a changé de pied

En 2025, la Russie avait jugé la résolution 2797 déséquilibrée, et s'était pourtant abstenue, disant vouloir laisser une chance de plus au processus. Un an plus tard, elle bloque. Trois registres expliquent ce passage de l'abstention au veto, et aucun ne suffit seul.

Le registre déclaré d'abord. Vassili Nebenzia a soutenu que le Conseil ne pouvait prédéterminer une question de souveraineté ni avaliser une approche unilatérale. Le texte de 2026 ne parlait plus de la solution la plus réalisable : il faisait de l'autonomie la base des discussions et effaçait le référendum jusque dans le nom de la mission. Ce qui était tolérable comme préférence devenait inacceptable comme exclusive. L'argument appartient au débat juridique ; il ne doit pas être traité comme un simple habillage.

Le registre algérien ensuite. Le veto intervient quelques jours après une rencontre entre Ahmed Attaf et Sergueï Lavrov à Moscou. Alger demeure pour la Russie un client militaire et un partenaire politique de premier rang en Afrique du Nord. Défendre l'autodétermination à New York, c'est entretenir ce lien, et parler à une partie du Sud global qui reste sensible à ce vocabulaire.

Le registre américain enfin, le plus décisif.   Washington et Moscou testent en ce moment même les paramètres d'un marchandage global sur l'Ukraine à travers de discrets canaux de négociation bilatéraux et régionaux.

Dans une telle négociation, chaque partie veut montrer que sa coopération a un prix et qu'elle n'est pas l'auxiliaire de l'autre. Bloquer, sur un dossier périphérique, un texte dont Washington tenait la plume permet de le signifier à faible coût : la Russie ne risque presque rien, et rappelle qu'elle n'entre pas dans les pourparlers en position de suiveur.

C'est une lecture stratégique, non une certitude sur les intentions russes. Elle éclaire pourtant l'essentiel : la décision du 30 octobre ne s'est pas prise seulement sur le Sahara.

Première leçon : qui s'adosse à une puissance hérite de ses adversaires

L'engagement américain a été, ces dernières années, la principale ressource de la diplomatie marocaine sur ce dossier. Il l'est toujours. Mais un dossier porté par Washington devient, dans les moments de tension entre grandes puissances, un dossier américain aux yeux des rivaux de Washington. Le 30 octobre, le Sahara a été traité comme une pièce du rapport russo-américain.

L'appui d'une grande puissance ne se reçoit pas seul. Il arrive avec ses rivalités.

Deuxième leçon : une majorité ne protège pas d'un veto

La position algérienne ne réunit plus que trois voix sur quinze. Il en a suffi d'une. Le Conseil de sécurité n'est pas une assemblée où l'on gagne en accumulant les soutiens ; c'est une structure où une seule voix permanente pèse plus que onze autres.

La diplomatie de l'accumulation, qui a valu au Maroc des reconnaissances et des consulats, bute ici sur sa limite. Elle construit des majorités ; elle ne crée pas de dissuasion. Rien n'a rendu le veto coûteux pour Moscou. Un pays souverain ne se demande pas seulement combien de capitales le soutiennent, mais quel prix paient celles qui le bloquent.

Troisième leçon : le tempo appartient à celui qui tient la plume

Le texte de 2025 était passé ; celui de 2026 a échoué parce qu'il allait plus loin. Le Maroc n'en a fixé ni l'ambition ni le calendrier. Celui qui rédige décide du moment où l'on avance et de la distance que l'on tente de franchir. Lorsque le pari réussit, le bénéfice est partagé. Lorsqu'il échoue, il échoue pour tous.

C'est la définition même de la puissance empruntée. Elle ne désigne pas une faiblesse honteuse : tous les États s'appuient sur des partenaires. Elle désigne la situation d'un pays qui dépend, pour un résultat décisif, d'une capacité de décision qu'il ne possède pas et d'un tempo qu'il ne maîtrise pas. Le problème n'est pas d'emprunter. Il est de confondre l'appui reçu avec une capacité acquise.

Quatrième leçon : la vacance transfère la charge

Le départ de la MINURSO retire au dossier une contrainte, mais aussi un témoin. Le Palais a réaffirmé son attachement au cessez-le-feu. Sa préservation, la stabilité du territoire et la crédibilité de l'administration marocaine ne pourront plus s'adosser à une présence internationale. Ce que l'ONU ne surveille plus, le Maroc devra le garantir, et le démontrer, seul.

Le gain par vacance renvoie ainsi le Royaume à ce qu'il maîtrise. Il ne choisit ni les règles du Conseil, ni les rivalités entre puissances, ni le calendrier de Washington. Il choisit, en revanche, la manière dont il occupe l'espace qui s'ouvre : la qualité de ses institutions dans les provinces du Sud, la réalité de l'autonomie qu'il propose, l'adhésion des populations, la consistance économique des territoires.

La puissance empruntée a su empêcher le retour au statu quo. Elle ne construira pas la suite. Ce chapitre-là ne s'écrira pas à New York : il commence à l'intérieur, par l'épreuve de ce que l'on sait appliquer chez soi.

*Adnan Debbarh enseigne les Relations internationales et la géopolitique à l’ISCAE.

lire aussi