Santé
Briser le silence sur les addictions en Afrique – Par Dr Anwar Cherkaoui
Pr Fatima Omari ( ISAM 2026), Pr Adil El AMMORI ( ANA 2026), Pr M. EL YAZAJI ( CHU Casa) et Dr Anwar CHERKAOUI ( AMIM 2026)
Réunis à Marrakech les 6 et 7 novembre 2026 pour deux congrès d’addictologie - 9ᵉ Congrès national de l’Association Marocaine d’Addictologie (AMA) et le 1ᵉʳ Congrès régional africain de l’International Society of Addiction Medicine (ISAM) - des spécialistes ont examiné les réponses de l’Égypte, du Sénégal, de la Tunisie et du Maroc face aux dépendances. Leurs échanges ont porté sur la prévention, l’accès aux soins, la réduction des risques et la réinsertion.
« أنت أقوى من الإدمان ». « Tu es plus fort que l'addiction ». C’est le message que Mohamed Salah a porté à la télévision égyptienne en prêtant son image à une campagne contre les addictions. Selon les résultats rapportés de cette campagne, les appels aux services d’aide auraient triplé. Imaginons Achraf Hakimi au Maroc, Sadio Mané au Sénégal et Wahbi Khazri en Tunisie prononcer ces mêmes mots sur leurs télévisions nationales. Combien de jeunes oseraient alors demander de l’aide ? D’ici 2030, les fédérations africaines de football pourraient devenir de précieux partenaires de la prévention. Une campagne peut faciliter ce premier pas. Un service doit ensuite pouvoir répondre à l’appel et orienter directement la personne vers une prise en charge près de chez elle.
Les dépendances se diversifient. La prévention porte aussi sur l’alcool, le tabac et les médicaments détournés. Elle s’étend aux jeux d’argent et à certains usages problématiques du numérique. Comment faire reculer la stigmatisation pour que les personnes concernées puissent parler de leur dépendance, se faire soigner et retrouver leur place dans la société ? La question était au cœur du 9ᵉ Congrès national de l’Association Marocaine d’Addictologie (AMA) et du 1ᵉʳ Congrès régional africain de l’International Society of Addiction Medicine (ISAM).
Rendre les soins plus accessibles en Égypte
Des estimations nationales rapportées en 2022 situaient à 5,9 % la proportion de consommateurs de drogues illicites en Égypte. Ce chiffre ancien doit être lu avec prudence, compte tenu de l’évolution des usages depuis. Le cannabis, le tramadol pris hors prescription et les opioïdes figurent parmi les principales préoccupations du pays.
L’Égypte a mis en place des structures publiques de prévention, de conseil et de traitement, notamment pour les dépendances aux opioïdes. Encore faut-il que les personnes qui en ont besoin osent franchir la porte d’un service de soins. La peur d’être jugé et la honte ressentie au sein des familles freinent la consultation. Rapprocher les services des patients suppose donc aussi de faire reculer la stigmatisation.
La réduction des risques en pratique au Sénégal
À Dakar, le Centre de prise en charge intégrée des addictions (CEPIAD) propose un traitement à la méthadone, un soutien psychologique et des actions de prévention du VIH et des hépatites. Cette démarche de réduction des risques permet de soigner les personnes dépendantes tout en les protégeant d’autres complications sanitaires. En offrant ces services au même endroit, le centre accueille des patients que la dépendance expose à l’exclusion. L’enjeu est désormais d’étendre cette approche au-delà des centres pionniers, jusque dans les services de santé de proximité.
La prévention doit également commencer tôt. En 2019, une enquête menée auprès de 3 303 élèves âgés de 15 à 16 ans a montré que 10,4 % avaient déjà consommé de l’alcool et que 3,5 % avaient expérimenté une drogue illicite. Ces données éclairent les usages des adolescents interrogés et leur portée se limite à la population scolaire étudiée.
Repérer les conduites à risque chez les adolescents en Tunisie
En Tunisie, l’enquête MedSPAD de 2021 indiquait que 7,9 % des lycéens interrogés avaient déjà expérimenté le cannabis. Les usages problématiques d’alcool, de psychotropes et de stimulants préoccupent également les soignants. Les jeux vidéo et certains usages des réseaux sociaux appellent eux aussi une attention particulière. Un temps d’écran important ne suffit toutefois pas à caractériser un trouble addictif.
Le repérage précoce passe par des liens plus étroits entre les établissements scolaires et les professionnels de santé. Médecins généralistes, psychiatres, addictologues et psychologues ont chacun un rôle à jouer pour que les adolescents soient orientés vers une prise en charge adaptée avant que les difficultés ne s’aggravent. Cette coopération doit aussi aider à distinguer les situations qui relèvent de la prévention de celles qui demandent une évaluation et des soins spécialisés.
Intégrer l’addictologie aux soins courants au Maroc
L’addictologie gagne progressivement sa place dans le paysage médical marocain. Le Royaume dispose de centres spécialisés, de traitements de substitution aux opioïdes et d’une communauté scientifique mobilisée autour de l’AMA. Le cannabis, le tabac, l’alcool, les médicaments détournés et la consommation de plusieurs substances posent des difficultés qui exigent des réponses adaptées.
D’anciennes estimations nationales faisaient état d’un usage de drogues chez 4,1 % des personnes âgées de 15 ans et plus, dont 2,8 % présentant une dépendance. Faute de données récentes, ces chiffres donnent un repère historique et laissent entière la question de l’ampleur des besoins en 2026. Les inégalités territoriales d’accès aux soins, les insuffisances de la prévention et les difficultés de réinsertion persistent. L’urgence est d’intégrer l’addictologie aux soins courants pour que les patients puissent consulter avant que leur état ne se dégrade.
Mieux coordonner les politiques de santé après Marrakech
Les expériences présentées à Marrakech montrent que les compétences existent sur le continent. Il reste à mieux les coordonner. Les enquêtes citées portent sur des publics et des usages différents. Leurs résultats ne peuvent servir à comparer directement les situations nationales. Le rendez-vous pourrait déboucher sur un partage des données épidémiologiques, des formations communes, des recherches menées dans plusieurs centres et des programmes africains de réhabilitation. L’enjeu est de traduire les échanges entre spécialistes en mesures de santé publique.
L’arrêt d’une consommation ouvre une autre étape du soin. Il faut accompagner la personne pour qu’elle retrouve la santé, retisse ses liens familiaux, recouvre sa dignité et, parfois, reprenne une activité professionnelle. Cette reconstruction fait partie du traitement. Reste à lui donner une place dans les politiques de santé.