Bill Gates : la notoriété ou la fortune ne dispensent pas de la preuve – Par Dr Az Eddine Bennani

Bill Gates : la notoriété ou la fortune ne dispensent pas de la preuve – Par Dr Az Eddine Bennani

Marocaines, Marocains, nous n’avons aucune raison d’être complexés face aux milliardaires de la technologie. Nos chercheurs, nos enseignants, nos ingénieurs et nos professionnels peuvent analyser ces systèmes, en discuter les limites et proposer des usages adaptés à nos besoins.

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La fortune et la notoriété de Bill Gates ne suffisent pas à donner valeur de vérité scientifique à ses prédictions sur l’intelligence artificielle. Pour Az Eddine Bennani, le Maroc doit cultiver son esprit critique, valoriser ses compétences et défendre une IA sociale, frugale et adaptée à ses besoins.

Az‑Eddine Bennani, HDR France

Une publication de la page Facebook « The Broken Globe » rapporte des propos attribués à Bill Gates lors d’un entretien au podcast Decoder de The Verge, publié en octobre. Selon cette publication, il envisage une transition d’environ vingt ans, marquée par l’automatisation croissante du travail, puis une période d’abondance. Une partie de l’humanité pourrait choisir une vie moins technologique, à l’image des Amish.

Je réagis ici à cette présentation, qui doit elle-même être confrontée à l’entretien original. Elle illustre néanmoins une question essentielle : ce n’est pas parce que Bill Gates évoque un avenir que nous devons le considérer comme une destination certaine.

Sa fortune ne m’impressionne pas et sa réussite industrielle ne transforme pas ses prévisions en vérités scientifiques. Ses propos doivent être examinés, discutés et confrontés aux faits, comme ceux de n’importe quel autre intervenant.

Sur quoi repose cet horizon de vingt ans ? Quelles conditions permettraient une abondance partagée ? Qui posséderait les systèmes et bénéficierait de leur production ? Une possibilité technique ne suffit pas à démontrer un résultat économique et social. Produire davantage ne garantit ni une répartition équitable des richesses ni de meilleures conditions de vie pour tous.

Ce discours m’inspire aussi une interrogation rétrospective. La question du choix de notre rapport à la technologie méritait déjà d’être posée dans les années 1980-1981, lorsque le partenariat avec IBM ouvrait à Microsoft une formidable voie d’expansion commerciale. Pourquoi ne pas avoir placé cette liberté de choix au cœur du projet industriel dès cette époque ? Il ne s’agit pas de demander à Bill Gates d’avoir prédit l’IA actuelle, mais d’interroger la cohérence entre l’expansion commerciale des outils et la réflexion sur leurs conséquences.

L’histoire mérite d’ailleurs d’être rappelée avec précision. IBM n’était pas incapable de concevoir un système d’exploitation. Pour lancer rapidement son ordinateur personnel, présenté en août 1981, l’entreprise avait choisi de recourir à des fournisseurs extérieurs, dont Microsoft. IBM explique elle-même cette décision par les délais imposés au projet (IBM, « The IBM PC »,).

Microsoft ne disposait pas initialement de son propre système pour ce marché. L’entreprise s’est appuyée sur 86-DOS, développé par Tim Paterson chez Seattle Computer Products, avant son adaptation aux besoins d’IBM, comme le rappelle le Computer History Museum (« Microsoft MS-DOS early source code »). Cette réussite reposait donc aussi sur le travail d’autres programmeurs, un partenariat industriel et des décisions commerciales.

Cela n’efface pas le rôle de Bill Gates. Cela permet de distinguer contribution technique, stratégie commerciale et récit individuel du succès. Aucune de ces dimensions ne confère, à elle seule, une autorité générale sur l’avenir de nos sociétés.

L’idée selon laquelle les machines pourraient accomplir certaines activités « mieux » que les humains appelle également une discussion. Mieux selon quels critères ? S’occuper d’un enfant, préparer un repas ou créer une œuvre ne se réduit pas à une performance mesurable. La relation, l’attention, la transmission et le sens donné au geste font partie de leur valeur. Qui peut décider que ces dimensions seraient secondaires ?

La référence aux Amish ne doit pas davantage enfermer notre réflexion dans une alternative entre suivre toutes les innovations et se retirer du monde technologique. Nous pouvons adopter certains outils, en limiter d’autres et décider de leur place dans nos vies. Encore faut-il disposer des connaissances, des moyens et des droits nécessaires pour exercer ce choix.

Ce qui me préoccupe davantage, c’est de voir certains spécialistes et universitaires reprendre les visions des grandes figures de la technologie sans suffisamment les interroger. À force de relayer leurs annonces, ils risquent de leur donner l’apparence d’un consensus scientifique. Leur responsabilité est pourtant de développer une pensée indépendante, de distinguer les capacités démontrées des extrapolations et de rendre les incertitudes compréhensibles.

À mes yeux, les chercheurs, les enseignants et les professionnels qui étudient ces systèmes, les expérimentent et en observent les limites disposent d’une légitimité scientifique et professionnelle pour éclairer ces questions. Sur les sujets relevant de leur expertise, leurs travaux doivent peser davantage que la fortune ou la notoriété d’un intervenant. Encore faut-il qu’ils prennent la parole, présentent leurs résultats et osent discuter les discours dominants.

Cette exigence vaut pour tous. Un titre universitaire ne dispense pas davantage de la preuve qu’une réussite commerciale. La crédibilité se construit par la qualité des arguments, la transparence des méthodes et la confrontation des résultats.

Marocaines, Marocains, nous n’avons aucune raison d’être complexés face aux milliardaires de la technologie. Nos chercheurs, nos enseignants, nos ingénieurs et nos professionnels peuvent analyser ces systèmes, en discuter les limites et proposer des usages adaptés à nos besoins. Cette confiance doit se nourrir du travail, de la formation et de la confrontation des idées. Nous pouvons apprendre des autres tout en exerçant pleinement notre jugement.

Rassurer ne consiste pas à promettre que tout ira bien. C’est expliquer ce qui est possible, ce qui demeure incertain et les moyens dont nous disposons pour agir. C’est rappeler aux jeunes que se former conserve un sens, aux professionnels que leurs savoirs peuvent évoluer et aux citoyens que les choix technologiques doivent pouvoir être débattus.

Pour le Maroc, cette responsabilité est particulièrement importante. Nous avons besoin de former, d’expérimenter, de développer des compétences et de produire de la valeur à partir de nos réalités. Les discours sur un avenir entièrement automatisé ne doivent pas décourager cet effort ni faire oublier les besoins présents de nos écoles, de nos entreprises, de nos artisans et de nos territoires.

Je défends une IA sociale et frugale : des usages choisis pour leur utilité réelle, accessibles au plus grand nombre et respectueux des savoirs humains. Cela suppose aussi de discuter la propriété des systèmes, la dépendance aux fournisseurs et le partage de la valeur créée.

Nous avons besoin de spécialistes qui nous aident à comprendre et à choisir. La première exigence de la connaissance reste l’esprit critique, y compris lorsque celui qui s’exprime s’appelle Bill Gates.

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