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Deux Nobel 2026 et trois chercheurs : des neutrinos aux molécules chirales, la science repousse ses frontières
De G à D : Nobel 2026 de Chimie Henri Kagan, le Nobel de physique Francis Halzen et l’autre co-Nobel de chimie Kenso Soai
Le Nobel de physique récompense une nouvelle manière d’observer l’Univers grâce aux neutrinos, tandis que celui de chimie distingue des travaux décisifs sur la chiralité des molécules, essentiels notamment à la conception de médicaments. Deux avancées majeures qui illustrent la capacité de la recherche fondamentale à renouveler notre compréhension du cosmos comme de la matière.
Le Nobel de physique consacre une nouvelle façon d'observer l'Univers
Sonder l'activité d'un trou noir ou l'explosion d'une supernova en détectant des particules au fond des glaces de l'Antarctique : le Nobel de Physique 2026 récompense une nouvelle façon d'observer l'Univers.
Voici quelques clés pour comprendre les travaux du Belge Francis Halzen, récompensé mardi pour "ses contributions décisives à l'observatoire de neutrinos IceCube et à la découverte de neutrinos de haute énergie d'origine astrophysique".
Qu'est-ce qu'un neutrino ?
Particule élémentaire abondante dans l'Univers mais insaisissable, le neutrino n'a pas de charge électrique, presque pas de masse et traverse sans effort tout ce qui se présente sur son chemin.
Ainsi chaque seconde, sans que vous vous en rendiez compte, 65 milliards de neutrinos provenant du Soleil traversent l'ongle de votre petit doigt.
Les événements les plus violents de l'Univers génèrent des neutrinos dits à haute énergie. Ces particules interagissent peu avec la matière, et s'échappent des zones denses qui les ont produites pour voyager en ligne droite à travers l'Univers. Contrairement à la lumière et aux rayons gamma qui subissent des interférences.
"On les utilise comme messagers cosmiques pour sonder le cœur des phénomènes astrophysiques comme le cœur des étoiles, ou des phénomènes plus gros comme la formation de trous noirs, les collisions de galaxies", explique à l'AFP Damien Dornic, chercheur CNRS au Centre de physique des particules de Marseille.
Comment les détecte-t-on ?
Grâce à l'eau. Dans les rares cas où un neutrino entre en collision avec un noyau atomique, une particule chargée est produite. Celle-ci se déplace dans la même direction que le neutrino initial et émet une lumière bleue. Comme l'eau est transparente, cette lumière peut être détectée avec un équipement adéquat.
Dans les années 80, Francis Halzen a eu l'idée d'utiliser la glace de l'Antarctique, qui présente plusieurs avantages : à une profondeur suffisante, l'obscurité est permanente et contrairement à l'océan, elle n'est pas perturbée par des organismes vivants et ne contient que de faibles quantités de substances radioactives.
"Quand nous avons commencé ce projet, tout le monde réalisait que c'était une bonne idée, mais très peu pensaient que ça pouvait marcher. Dont moi", a expliqué le physicien mardi lors de l'annonce de son prix.
Car "pour avoir une chance de détecter quelques neutrinos, il faut construire des télescopes qui sont énormes", indique à l'AFP Paschal Coyle, chercheur CNRS au Centre de physique des particules de Marseille.
IceCube est composé de 5.484 détecteurs optiques déployés sur des lignes occupant un kilomètre cube à des profondeurs comprises entre 1.450 et 2.450 mètres.
Après des années de préparation et sept années de construction, l'observatoire a commencé à fonctionner pleinement en 2011.
Il a depuis enregistré des neutrinos dont l'énergie atteint plusieurs pétaélectronvolts, environ mille fois plus que les scientifiques parviennent à faire dans les accélérateurs de particules.
Plusieurs autres télescopes à neutrinos sont à différents stades de développement dans l'hémisphère Nord, la plupart installés dans l'eau plutôt que dans la glace.
Qu'est-ce que ça a changé ?
Pour le comité Nobel, le lauréat a jeté les bases d'un tout "nouveau type d'astronomie". "C'est une façon de regarder l'Univers d'une manière complètement différente", confirme M. Coyle. "On n'a pas besoin de pointer le télescope à neutrinos vers un endroit spécifique. On regarde toutes les directions, tout le temps."
Quand un télescope "détecte un neutrino potentiellement intéressant, on envoie un message" aux télescopes de différentes longueurs d'ondes (radio, optique, X...) ou aux détecteurs d'ondes gravitationnelles "pour leur demander de regarder dans la même direction", raconte M. Dornic, évoquant différentes "pièces d'un puzzle".
"Nous commençons à comprendre quels types de sources peuvent émettre ces neutrinos de haute énergie. Autrement dit: quels sont les accélérateurs (de particules) naturels de l'Univers", explique auprès de l'AFP Erin O'Sullivan, astrophysicienne à l'université d'Uppsala (Suède) et porte-parole de la collaboration IceCube.
"Notre meilleure hypothèse, à l'heure actuelle, concerne les noyaux actifs de galaxies, des trous noirs supermassifs entourés de matière", dit-elle.
Cela "pourrait permettre d'élucider d'autres mystères, comme l'origine des rayons cosmiques dits d'ultra-haute énergie, ou même celle de la matière noire", précise à l'AFP Philipp Eller physicien à l'université technique de Munich et coordinateur adjoint des analyses d'IceCube.
Le Nobel de chimie pour une découverte clé dans le développement de médicaments
Le prix Nobel de chimie a été décerné mercredi au Français Henri Kagan et au Japonais Kenso Soai pour avoir élucidé le mystère expliquant pourquoi une seule des deux formes de certaines molécules apparaît dans la nature, une découverte majeure pour le développement de médicaments.
"Leurs découvertes ont joué un rôle déterminant pour les chimistes qui conçoivent des réactions destinées à la fabrication de produits pharmaceutiques", a salué le comité Nobel dans un communiqué.
Une partie de ce secteur, la catalyse asymétrique, avait déjà été primée en 2001. Mais pas le professeur Kagan, considéré, en France et dans le monde, comme le "père" de cette technique. Ce qui avait valu les protestations à l'époque du ministère français de la Recherche.
Henri Kagan, 95 ans, que l'Académie Nobel n'a pas réussi à joindre, est aujourd'hui professeur émérite à l'université Paris-Saclay.
Kenso Soai, 76 ans, est lui professeur à l'université des sciences naturelles de Tokyo. Il était en train de faire les courses, près de chez lui, quand on lui a annoncé la bonne nouvelle.
"C'est le jour le plus incroyable de ma vie", a réagi le lauréat, joint par téléphone par la Fondation Nobel.
"Je pense que notre prix devrait amener les gens à reconnaître l'importance de la chiralité des molécules. Je suis donc particulièrement heureux à cet égard", a-t-il ajouté.
Comme les mains, certaines molécules, dites chirales, peuvent avoir des versions "droite" ou "gauche", selon la façon dont elles reflètent la lumière. Avec des propriétés physiques identiques mais des propriétés biologiques très différentes.
La chimie est le troisième prix scientifique des Nobel, après la médecine et la physique, attribués lundi et mardi.
En 2025, il avait distingué de nouvelles structures moléculaires capables d'emprisonner des gaz.
Cette année, plusieurs secteurs radicalement différents tiraient leur épingle du jeu chez les experts qui tentaient de deviner le ou les lauréats -- des recherches sur la thérapie génique aux hormones du sommeil, en passant par les travaux autour de la formation de monocouches auto-assemblées.
En plus d'être l'une des récompenses les plus prestigieuses de la planète, le Nobel consiste en un diplôme, une médaille d'or et un chèque de 12 millions de couronnes suédoises, soit un peu plus d'un million d'euros.