chroniques
Maroc, France, Espagne : les enjeux de puissance derrière Pegasus – Par Abdelaziz Koukas
L’affaire Pegasus induit une question importante : Pourquoi l’institution sécuritaire occupe-t-elle, après la monarchie, une place aussi centrale dans ces mises en cause menés par des contingents de médias ? La réponse est toute simple : Parce qu’elle constitue désormais l’un des principaux ressorts de la puissance marocaine, à la fois sécuritaire et diplomatique
L’affaire Pegasus dépasse, explique Abdelaziz Koukass, le dossier d’un logiciel espion pour toucher aux rapports de force entre le Maroc et ses partenaires européens. Dans cette tribune, il distingue accusations médiatiques et responsabilité judiciaire, tout en rappelant que la puissance des services de sécurité ne les dispense ni du contrôle ni de l’obligation de rendre des comptes.

Abdelaziz Koukass
La sécurité, un atout stratégique
Depuis le début de l’affaire Pegasus, je suis ce dossier en journaliste attentif. J’ai longtemps hésité à m’y engager, par crainte de verser dans la théorie du complot et parce que je défends le droit de la presse et des organisations de défense des droits humains à enquêter sur les allégations d’espionnage. Mais le dossier est devenu une référence récurrente dans les débats sur le Maroc, particulièrement en France et en Espagne, deux pays dont les relations avec Rabat, en principe solides, ont connu de fortes tensions.
L’affaire Pegasus induit une question importante : Pourquoi l’institution sécuritaire occupe-t-elle, après la monarchie, une place aussi centrale dans ces mises en cause menés par des contingents de médias ? La réponse est toute simple : Parce qu’elle constitue désormais l’un des principaux ressorts de la puissance marocaine, à la fois sécuritaire et diplomatique. En deux décennies, son rôle a dépassé le maintien de l’ordre intérieur : antiterrorisme, démantèlement de cellules extrémistes, échanges de renseignements, lutte contre la traite des êtres humains, les trafics de drogue, les réseaux de migration irrégulière et la criminalité transnationale. Au point d’en devenir une coopération nécessaire à plusieurs États européens.
Le renseignement et l’anticipation pèsent dans les relations internationales autant que d’autres instruments de puissance. Un renseignement fourni au bon moment peut valoir davantage qu’un accord économique. Attaquer la crédibilité de cette institution touche donc aussi l’image du Maroc et sa capacité de négociation.
Le contexte politique de 2021
Révélée en 2021, l’affaire du logiciel développé par l’entreprise israélienne NSO s’est rapidement transformée en accusation contre le Maroc, soupçonné d’avoir espionné des responsables, des journalistes et des personnalités étrangères. Pourtant, constater des traces techniques, identifier l’opérateur et établir la responsabilité juridique d’un État pour chaque opération sont des étapes distinctes.
En Espagne, la justice a rouvert en 2024 l’enquête sur le piratage des téléphones de Pedro Sánchez et de la ministre de la Défense, interrompue faute de coopération israélienne. Les éléments judiciaires disponibles indiquaient alors qu’elle cherchait encore à identifier l’auteur des attaques, sans suspect définitivement identifié.
Le calendrier politique mérite attention. Au printemps 2021, Madrid avait accueilli pour des soins Brahim Ghali, chef du Front Polisario, provoquant la colère de Rabat. L’entrée de milliers de migrants à Sebta avait ensuite transformé le différend en confrontation politique et sécuritaire. L’agence britannique Reuters et bien d’autres médias avaient alors établi le lien entre la crise migratoire et l’accueil de Ghali, ainsi que les accusations réciproques sur le bon voisinage et la confiance. Quelques semaines plus tard éclatait Pegasus.
Cette proximité ne prouve ni complot ni causalité. Elle invite néanmoins à examiner l’imbrication des dossiers politiques, médiatiques et de renseignement. La crise de Sebta a aussi révélé l’importance du dispositif marocain pour les frontières méridionales espagnoles : agents de sécurité, gendarmes, surveillance maritime et renseignement. Cet atout bouscule certains milieux européens habitués à une relation inégale avec Rabat au point que le journal Le Monde français avait invité dans un éditorial l’Union Européenne à « remettre la Maroc à sa place ».
Partenaire indispensable, institution mise en cause
En juillet 2026, malgré la controverse, Paris et Rabat préparaient un accord global de sécurité. La France avait salué les résultats de leur coopération contre la criminalité organisée et le trafic de drogue. Voilà le paradoxe : une institution décrite comme menaçante dans certains discours médiatiques reste un partenaire nécessaire pour les gouvernements européens.
Les services de sécurité disposent toutefois de moyens de défense limités dans le débat public. Dévoiler leurs sources, leurs méthodes ou leurs réseaux de coopération risque de compromettre leur travail. Le silence passe ainsi pour un aveu ; le démenti, pour un réflexe inhérent au renseignement. L’accusation devient alors un raisonnement fermé, dans lequel toute action ou réaction est utilisée pour nourrir le soupçon.
Et dans le tumulte des accusations on oublie vite que dans L’État de droit exige l’inverse : la preuve incombe à l’accusateur. Il n’appartient pas à l’accusé de démontrer qu’il n’a pas commis les faits.
Ce que doit établir la preuve
Dans la complexité du logiciel Pegasus, un numéro dans une base de données ne signifie pas que le téléphone a été piraté. La possession du logiciel par une entité liée à un État n’établit pas automatiquement sa responsabilité dans chaque cas. Derrière une formule comme « Le Maroc a espionné Macron, Sánchez et… », des questions essentielles demeurent : comment l’intrusion s’est-elle produite ? Qui détenait la licence ? Qui utilisait le système ? L’attaque a-t-elle réussi ? Quelles preuves identifient l’opérateur ?
En France, Le Monde français a publié en juillet 2026 de ‘’nouveaux éléments’’ qui, selon le journal, confortaient les accusations d’utilisation de Pegasus par le Maroc. Mais, cinq ans après son ouverture, l’enquête judiciaire se poursuivait sans jugement définitif établissant la responsabilité marocaine pour l’ensemble des accusations. Une enquête journalistique, une expertise technique plus ou moins sûre ou un témoignage isolé sans preuves ne constituent pas un jugement.
Amnesty International a publié, le 1er octobre 2026, un nouveau rapport contenant des allégations fondées sur des documents internes de NSO apparus dans une procédure judiciaire américaine, sur le témoignage d’une ancienne source au sein de l’appareil de renseignement et sur des données techniques. L’organisation a affirmé qu’un client désigné chez NSO sous le nom de code « Morgen » était lié aux autorités marocaines.
La question demeure : une chaîne de présumés indices indépendants et judiciaires établit-elle complètement l’identité de l’opérateur, son rattachement institutionnel et sa responsabilité dans chaque cas ? À ce stade, ce n’est pas le cas. Et encore une fois, la répétition médiatique des accusations à l’infini ne saurait tenir lieu de preuves étables et moins encore de décision judiciaire définitive.
Rendre des comptes sans condamnation préalable
À mes yeux, Pegasus concentre désormais des conflits plus vastes : Sahara, migration, Sebta et Melilia, redéfinition des relations avec Paris et Madrid, autonomie de la décision marocaine. Il accompagne l’évolution des rapports de force avec des capitales habituées à traiter Rabat avec condescendance, voire dans une logique de tutelle coloniale.
Mettre en cause l’institution sécuritaire dans ce contexte atteint un instrument de stabilité, de protection de l’État et de coopération internationale. Cela touche autant la capacité d’influence du Maroc que ses moyens d’action concrets.
Le débat ne peut cependant se réduire à deux certitudes opposées : « Le Maroc est innocent parce que tout est un complot » ou « Le Maroc est coupable parce qu’une enquête journalistique l’a dit ». Toute accusation grave exige une chaîne claire : appareil infecté, trace technique, identité de l’opérateur, rattachement institutionnel, fondement du ciblage, puis jugement indépendant établissant les responsabilités.
Cette exigence ne protège les services de sécurité ni de la critique ni du contrôle. Plus une institution est puissante, plus elle doit répondre de ses actes devant le droit. Mais demander des comptes et condamner médiatiquement d’avance sont deux démarches distinctes. La première est saine. La seconde est viciée. Lorsque l’accusation concerne les téléphones de chefs d’État, de ministres et de journalistes, la preuve doit être à la hauteur de sa gravité.