Culture
Pour l'écrivain roumain Mircea Cartarescu, la littérature est un baume en ces temps de tourmente
Le romancier roumain Mircea Cartarescu, âgé de 70 ans, arrive au lancement de son nouveau livre dans une bibliothèque de Bucarest, le 22 octobre 2026. (Photo de Daniel Mihailescu / AFP)
À 70 ans, l’écrivain roumain Mircea Cartarescu, dont l’œuvre reste profondément marquée par son enfance sous la dictature communiste, voit dans la littérature un refuge face aux bouleversements du monde contemporain. Entre montée des extrémismes, guerres et menace de l’intelligence artificielle, l’auteur de « Solénoïde » défend l’écriture comme un acte de résistance et d’exploration de la condition humaine.
À l'heure du "mal absolu" et de "mensonge généralisé", l'écrivain roumain Mircea Cartarescu, dont l’œuvre puise dans son enfance sous un régime totalitaire, voit dans l'écriture une forme de résistance.
La littérature est "comme un pansement sur une plaie" en ces temps "terrifiants", a-t-il confié la semaine dernière à l'occasion de la sortie de son dernier ouvrage, un recueil d'aphorismes sur l'écriture.
"Nous vivons une époque où nous sommes menacés de tant de côtés que nous ne savons plus contre quoi nous protéger", a-t-il ajouté, évoquant les guerres, les tensions sociales, le réchauffement climatique et la "confusion idéologique".
A 70 ans, Mircea Cartarescu est l'écrivain roumain contemporain le plus traduit et figure régulièrement parmi les noms cités pour le prix Nobel de littérature.
Dans ses romans, où se mêlent réalité et imaginaire, l'écriture relève avant tout d'une quête intime.
"J'écris pour comprendre qui je suis", résume l'auteur de "Solénoïde" et de la trilogie "Orbitor" qui compare son processus d'écriture à celui des termites qui construisent leurs nids sans savoir à quoi il ressemblera.
Il en résulte des romans labyrinthes, jugés exaltants par certains critiques, indigestes par d'autres.
Traumatisme fondateur
"Je n'ai jamais écrit pour publier des livres, mais pour vivre à l'intérieur d'eux", dit-il à propos de son dernier roman, "Theodoros", une fresque de 632 pages publiée en 2022, retraçant l'ascension d'un fils de domestique devenu empereur.
Depuis, il n'avait pas ressenti l'urgence de se lancer dans un nouveau roman, même s'il travaille désormais sur un nouveau projet, dont il souligne qu'il ne s'agit "pas d'un roman au sens strict".
"C'est quelque chose que je n'ai jamais écrit auparavant, et je ne pense pas que quiconque l'ait déjà fait", ajoute-t-il, mystérieux.
Né à Bucarest en 1956, dans une Roumanie qu'il décrit comme "marquée par la pauvreté et une terrible famine", Mircea Cartarescu s'est très tôt réfugié dans la littérature.
Enfant introverti, puis étudiant et professeur à l'université de Bucarest, il dit avoir vécu "uniquement par et pour la littérature".
Amoureux de Bob Dylan, dont il a traduit en roumain les 100 "plus belles chansons", Mircea Cartarescu se décrit comme un "beatnik, un libéral dans le sens le plus large du terme". Mais c'est surtout son enfance qui hante son œuvre.
Le traumatisme fondateur est la mort de son frère jumeau lorsqu'ils n'avaient que 18 mois.
"C'est la période la plus obscure, celle qui m'intrigue le plus", confie-t-il.
"A peu près tout ce que j'ai écrit est lié à ça. J'ai toujours senti qu'il me manquait quelque chose, comme si je me regardais dans un miroir et ne voyais personne", déclarait-il au journal Adevarul il y a quelques années.
Il attribue ce décès aux "conditions affreuses" dans lesquelles vivaient ses parents, qui venaient de s'installer dans une pièce insalubre, au cœur d'un quartier ouvrier de Bucarest.
"Folie collective"
Après des décennies de privations, le 22 décembre 1989, jour de la chute du régime totalitaire de Nicolae Ceausescu, fut pour lui, comme "pour tous les Roumains, le jour le plus heureux".
Par la suite, il a défendu l'indépendance de la justice et manifesté contre les dérives postcommunistes. Mais avec le temps, et surtout depuis la pandémie de Covid en 2020, il dit avoir perdu espoir et préfère désormais se consacrer uniquement à l'écriture.
Dans un journal intime publié, il a dénoncé la montée d'un candidat d'extrême droite lors de l'élection présidentielle roumaine de 2024, y voyant une "folie collective". Il compare l'époque actuelle à celle qui a précédé la Seconde Guerre mondiale, avec en sus les risques liés à l'intelligence artificielle, "la plus grande menace pour l'humanité", selon lui.
L'écrivain assure qu'il n'utilisera jamais l'IA dans ses textes et qu'il ne lirait pas davantage un livre écrit avec son aide, son intérêt résidant dans l'exploration de l'humain. "Pourquoi lirais-je l’œuvre d'un insectoïde ou d'un extraterrestre ?".
Dans une librairie de Bucarest, des dizaines de lecteurs l'écoutent dans un silence presque religieux évoquer son dernier ouvrage.
"Nous sommes rassemblés ici autour d'un livre pour protester contre un monde qui ne nous ressemble plus", leur dit-il. (AFP)