chroniques
Trappes : tournant ou pente ? – Par Driss Ajbali
De G à D : Rachid Benzine, Driss Ajbali
Trappes : tournant ou pente ? Les deux, mon général et cher Rachid Benzine, répond Driss Ajbali. Dans cette tribune qu’il adresse à Rachid Benzine, il revient sur l’attentat raciste de Trappes du 23 octobre et les violences parisiennes du 17 octobre. Il analyse les ressorts d’une double dérive, entre pillages, instrumentalisation politique et banalisation des discours identitaires, qui menace de nourrir une violence toujours plus meurtrière.
Un tournant
Le vendredi 23 octobre au matin, dans les rues de ta ville, un homme de 39 ans a ouvert le feu sur des passants. Un mort, cinq blessés, dont une fillette de 12 ans criblée de huit balles. Le parquet national antiterroriste s’est rapidement saisi de l’affaire, qualifiée d’« assassinat en relation avec une entreprise terroriste », avec la circonstance aggravante d’un mobile lié à l’origine ou à la religion, réelle ou supposée, des victimes. Sur place, le Président de la République a déclaré qu’il s’agissait d’un « tournant » et que c’était la première fois qu’un acte terroriste prémédité avait ciblé quelques-uns de nos concitoyens en raison de la couleur de leur peau ou de leur religion. Toi, Rachid, l’ami de trente ans, dans une tribune publiée dans Le Monde le 25 octobre, tu as parlé de pente et, s’agissant du caractère inédit de l’affaire, tu t’es fendu d’un tranchant « Ce n’est pas exact ».
L’épreuve a frappé Trappes, l’une des villes qui, au mètre carré, ont donné à la France un grand nombre de talents issus de la diversité, comme on dit. Tu en es, Rachid. Ta ville est pourtant outrageusement considérée par Éric Zemmour comme afghane, voire comme Kaboul, extension métaphorique de l’expression « territoires perdus de la République ». Le Président de la République Emmanuel Macron, dont la parole, il faut l’admettre, est désormais démonétisée, a bien parlé de « tournant », avant de rectifier son propos le soir même. Tout le monde, l’extrême droite en particulier, lui est tombé dessus en l’accusant de « mémoire sélective » et d’amnésie en dressant la liste des victimes de Merah, des frères Kouachi, du Bataclan, de Nice, du double assassinat des policiers de Magnanville, du père Hamel.
Et pourtant, le Président a raison.
Dans l’histoire des violences hexagonales des cinquante dernières années, qu’elles soient urbaines ou terroristes, et en analysant stricto sensu le design de l’épisode de Trappes, on est forcé d’admettre que l’on est face à une tentative de tuerie de masse qui cible une catégorie bien précise de la population. Sachant que l’on qualifie de « tuerie de masse » un événement comptant au moins quatre victimes, meurtrier exclu, on peut, dans le cas d’espèce, considérer l’attaque de Trappes comme une tuerie de masse avortée. Rien n’empêchait qu’elle soit d’une plus grande ampleur puisque plus de 130 cartouches de 8 mm ont été tirées dans un trajet de 12 km. Et cela est inédit en France. Tu as raison sur les faits, Rachid : le 23 décembre 2022, rue d’Enghien, à Paris, William Malet avait tué trois Kurdes et en avait blessé trois autres, par haine déclarée des étrangers. Mais le parquet national antiterroriste ne s’était pas saisi de l’affaire : on avait voulu y voir le geste d’un homme seul et dérangé.
À Trappes, pour la première fois, l’État nomme la chose : un « attentat terroriste » qui vise des personnes qui présentent tous les signes extérieurs de l’étrangeté. La piste psychiatrique, un temps avancée pour le tireur de Trappes, a d’ailleurs été abandonnée. On remarquera qu’elle surgit plus volontiers quand le tueur n’est pas issu de l’immigration : pour Malet hier, pour le tireur de Trappes aujourd’hui. Quand il s’appelle Mohamed ou Youssef, on parle d’emblée de terrorisme.
Il n’est pas question ici de défendre Emmanuel Macron. Mais le Président a fait preuve, dans la circonstance, de lucidité, et ce pour au moins deux raisons.
La première tient au profil des tueurs. Si l’on fait l’impasse sur les terribles attentats des années 1980, sur fond irano-libanais, et sur ceux des années 1990, avec l’affaire Kelkal et le combat contre le GIA algérien ; si l’on fait exception, plus récemment, de Mickaël Harpon, l’égorgeur de la préfecture de police de Paris (3 octobre 2019), du Pakistanais de l’attaque au hachoir devant les anciens locaux de Charlie Hebdo (25 septembre 2020), du Tchétchène Abdoullakh Anzorov, qui a décapité Samuel Paty (16 octobre 2020), ou de l’Ingouche Mohammed Mogouchkov, qui a égorgé Dominique Bernard (13 octobre 2023), les auteurs des sanglantes actions terroristes survenues depuis 2012, dans une guerre menée d’abord par Al-Qaïda puis par Daech, sont, pour l’essentiel, de vrais produits de l’immigration. Ils sont pour la plupart nés en France ou y ont grandi. Ils ont retourné les armes contre leur pays.
Leurs noms, maghrébins ou africains, trônent désormais au fronton du déshonneur : Mohamed Merah (mars 2012), Mehdi Nemmouche (Bruxelles, 24 mai 2014), Chérif et Saïd Kouachi (7 janvier 2015), Amedy Coulibaly (8 et 9 janvier 2015), Sid Ahmed Ghlam (19 avril 2015), Yassin Salhi (26 juin 2015), Ayoub El Khazzani (21 août 2015), Salah et Brahim Abdeslam, Abdelhamid Abaaoud, Foued Mohamed-Aggad, Ismaël Omar Mostefaï, Samy Amimour, Chakib Akrouh, Bilal Hadfi (13 novembre 2015), Larossi Abballa (13 juin 2016), Mohamed Lahouaiej-Bouhlel (14 juillet 2016), Adel Kermiche et Abdel-Malik Petitjean (26 juillet 2016), Chérif Chekatt (Strasbourg, ma ville, 11 décembre 2018).
La seconde tient au profil des victimes. En dehors du père Hamel et des policiers de Magnanville, ciblés pour ce qu’ils incarnent, les tueries de masse commises, au nom de l’islamisme entre 2012 et 2018, n’épargnent personne. Merah a épouvantablement tué des juifs, dont des enfants, mais aussi trois militaires basanés, deux d’entre eux musulmans. Le 13 novembre 2015, sur les terrasses parisiennes ou au Bataclan, il n’y a pas eu de sélection des victimes (130 morts et plus de 400 blessés). Il en est de même de la massive tuerie de Nice, le 14 juillet 2016 (86 morts et 458 blessés). À Trappes, au contraire, les cibles ont été choisies.
Les États-Unis demeurent par excellence le pays des tueries de masse. Les plus funestes qui jalonnent l’histoire du pays restent : Columbine (1999), 13 morts, la fusillade dans un lycée du Colorado à laquelle le réalisateur Gus Van Sant a consacré un film, Elephant ; Virginia Tech (2007), 32 morts ; Sandy Hook (2012), 26 morts, dont 20 enfants ; Orlando, au Pulse (2016), 49 morts ; Las Vegas (2017), 60 morts ; El Paso (2019), 23 morts, abattus dans un supermarché par un jeune Blanc qui, se réclamant du grand remplacement et de Christchurch, disait vouloir répondre à « l’invasion hispanique » du Texas ; Uvalde (2022), 21 morts. Mais la plupart de ces tueries n’obéissent à aucune doctrine. El Paso, lui, appartient à une autre famille, celle du terrorisme du grand remplacement.
La France, avec Trappes, vient d’entrer précisément dans cette famille d’actes. On est donc plus proche, ici, en nature et non en degré, de deux autres épisodes. Le premier a frappé la Norvège, à Oslo et sur l’île d’Utøya. Le 22 juillet 2011, Anders Behring Breivik y a tué 77 personnes : 8 dans l’attentat à la bombe d’Oslo, puis 69 sur l’île d’Utøya, pour la plupart des jeunes du camp de la Ligue des jeunes travaillistes, considérés comme des défenseurs des immigrés. Pour avoir consacré un opuscule intitulé Éloge littéraire d’Anders Breivik, Richard Millet sera banni du cercle livresque parisien. Il est aujourd’hui, minablement recyclé comme caution littéraire et intellectuelle de Pascal Praud, chez qui il a son rond de serviette.
Le second a frappé la Nouvelle-Zélande. Le 15 mars 2019, à Christchurch, Brenton Tarrant, un Australien adepte déclaré de la théorie du grand remplacement, qui se réclamait de Breivik, a attaqué deux mosquées, faisant 51 morts et une quarantaine de blessés. Il a été condamné à la perpétuité réelle, une première dans le pays. Moins d’un mois plus tard, les armes semi-automatiques y étaient interdites.
Mais en même temps, c’est une pente
La dévastation du 17 octobre 2026, à Paris, n’a rien d’inédit. Elle ne s’inscrit pas pour autant dans l’histoire des célèbres émeutes qu’a connues la France, en particulier depuis 2005. Cette année-là, dans une forme de métastase, Clichy-sous-Bois s’embrase après la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, et très vite l’incendie gagna les banlieues pour durer trois semaines, jusqu’à l’état d’urgence décrété par Dominique de Villepin. Suivront Villiers-le-Bel en 2007, Grenoble en 2019, puis Nanterre en 2023, après la mort de Nahel Merzouk.
On observe la récurrence. À chaque fois, le scénario est le même : la mort de jeunes du quartier, généralement issus de l’immigration africaine ou maghrébine, à l’occasion d’une course-poursuite ou d’un contrôle de police.
Et, Rachid, tu as raison de parler de pente… fortement glissante, ajouterais-je.
Le 17 octobre 2026 relève d’une autre tradition, sinistre certes, mais qui s’est installée au fil des ans : celle des manifestations, de lycéens surtout, qui servent de cheval de Troie aux casseurs et aux pilleurs. La toute première s’est produite, à deux jours près, il y a vingt-huit ans. La gauche plurielle était au pouvoir. Jacques Chirac résidait à l’Élysée plus qu’il ne présidait. Le 15 octobre 1998, un grand nombre de lycéens se donna rendez-vous place de la Nation pour manifester pacifiquement. Avant même que la manifestation ne démarre, sous l’objectif des caméras voraces de scoops, la violence se déchaîna de manière impromptue. Des jeunes venus des quartiers firent dégénérer la manifestation. On les appelait alors la caillera, verlan du mot racaille qui n’est, en somme, qu’une canaille méprisable. L’action de destruction dura trois heures sans que les forces de l’ordre n’interviennent : des magasins pillés, des passants agressés, des lycéens rackettés. La voracité consommatrice de ces jeunes fut absolument effrayante. Les Français, stupéfaits, furent témoins d’une dévastation de Paris alors inédite. Le Canon, la plus grande brasserie de la place, fut littéralement ravagée. Des photographes immortalisèrent des personnages dont on ne voyait pas les visages, mais dont on supputait l’origine. On parla alors du débarquement du « Neuf-Trois ».
Voilà ce que j’écrivais en 2001 dans mon livre Violence et immigration :
« L’argent facile. Voilà ce qui fait vibrer la caillera. Intégrée dans un système qui ne se fonde plus sur la logique de production, mais qui tire toutes ses valeurs de la logique de consommation. “Je consomme donc j’existe”, et peu importe le prix. […] La caillera ne respecte ni l’homme ni le droit. Pour elle, le droit de l’homme, c’est le droit à tout, et non pas le tout droit. La gauche découvre que la caillera est plus proche des libéraux que des libertaires. Comme les lois du marché libéral, elle ne respecte rien. Elle ne croit qu’au chacun pour soi et n’exhibe qu’une règle, celle du plus fort. »
Ce phénomène va changer de nature à partir de 2016, avec l’irruption dans les cortèges des casseurs et des black blocs. Nés en Allemagne dans les années 1980, popularisés à Seattle en 1999 puis lors des émeutes anti-G8 de Gênes en 2001, ils s’attaquent à tous les symboles du capitalisme qu’ils honnissent. Strasbourg les avait déjà vus à l’œuvre lors du sommet de l’OTAN, en 2009. Mais c’est à partir des manifestations de 2016 contre la loi de Myriam El Khomri, ministre du Travail, qu’ils s’installent dans le paysage français. Après leur passage dévastateur, ils laissent les pilleurs faire leurs « courses ». Et depuis les Gilets jaunes, les black blocs ne ratent plus un seul rendez-vous.
Que l’on ne s’y trompe pas : rappeler cette pente, ce n’est pas excuser Trappes, c’est en démonter la mécanique. Les vitrines brisées du 17 octobre ont tourné en boucle sur les écrans, commentées, essentialisées, jusqu’à devenir, pour certains, la preuve d’une guerre de civilisation. J’ai dénoncé la caillera ; je n’en ai jamais fait une couleur de peau. C’est tout l’écart entre ce que je décris et ce que les plateaux en font. La caillera pille ; les plateaux en font un récit ; et ce récit finit par trouver un bras armé : le suspect de Trappes aurait confié aux enquêteurs avoir voulu « venger les commerçants » pillés le 17 octobre. Six jours séparent les pillages de Paris des rafales de Trappes. Ce n’est pas moi qui relie les deux dates, c’est le tireur lui-même. Elles appartiennent à la même pente : celle où le pillage des uns sert d’alibi à la haine des autres.
Tournant ou pente ? La question est mal posée, car l’un procède de l’autre. Une semaine d’octobre a suffi à réunir les deux France que l’on s’obstine à regarder séparément. Le 17, à Paris, la vieille pente : celle qui prolonge dramatiquement 1998 : des pilleurs devenus, depuis 2016, l’arrière-garde des black blocs, et qui font leurs « courses » dans le sillage des cortèges lycéens. Ils offrent, à chaque vitrine brisée, un nouveau chapitre au récit de la potentielle guerre civile. Le 23, à Trappes, le tournant : une première, qui peut augurer l’ère d’une violence de masse qui ne vient plus de ceux que l’on désigne comme le problème, mais qui les vise. Breivik a eu ses exégètes, Tarrant son manifeste ; la France a désormais ses passeurs, qui ont leur rond de serviette à la télévision et qui ont fait de Trappes un « Afghanistan », dixit Jordan Bardella.
Les mots ne tirent pas. Ils désignent la cible.
Reste la leçon que nous ont donnée la Norvège et la Nouvelle-Zélande : une démocratie se mesure à ce qu’elle fait au lendemain du massacre. Oslo a répondu à Breivik par « plus de démocratie, plus d’ouverture, plus d’humanité » ; Wellington a interdit les armes semi-automatiques en moins d’un mois. Le Président de la République, cette fois, a nommé le terrorisme identitaire. Il faudra que la France le combatte avec la même constance que le terrorisme djihadiste, dont elle a frappé les bases au Moyen-Orient par les armes. Et, sur son sol, par ces autres armes que sont la loi et les mots justes.
Car si les mots ne tirent pas, ils peuvent aussi désarmer.