Lettre ouverte à Albert Camus – Par Abdesslam Benabdelali

Lettre ouverte à Albert Camus – Par Abdesslam Benabdelali

Albert Camus, entre la lumière méditerranéenne qui a nourri son œuvre et les ombres de l’Algérie coloniale. Une figure admirée son art de vivre et interrogée pour ses ambiguïtés face à l’injustice et à la libération.

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Dans cette lettre ouverte à Albert Camus, le philosophe Abdesslam Benabdelali, membre de l’Académie du Royaume du Maroc revisite une relation intellectuelle faite d’admiration, de fidélité et de profondes interrogations. De la lumière méditerranéenne de Noces à l’absurde de L’Étranger, il célèbre l’écrivain qui a nourri son éveil littéraire et philosophique, tout en questionnant ses ambiguïtés face à la colonisation et à la guerre d’Algérie. Entre Camus et Sartre, entre l’universalité de l’œuvre et les contradictions de l’histoire, se dessine une réflexion sur les limites de la révolte, les exigences de la justice et la possibilité d’aimer une œuvre sans renoncer à la critiquer.

Abdesslam Benabdelali

Cher Albert,

Je t'appelle par ton prénom parce que, parmi les nombreux écrivains et « penseurs » qui ont occupé une place non négligeable dans ma vie et dans mes lectures, et qui ont retenu mon attention, tu es celui dont je me suis senti le plus proche. Peut-être même, à une certaine époque, as-tu été le plus proche de tous, surtout aux débuts de mon éveil intellectuel et de mon ouverture à la littérature mondiale.

Il faut que tu saches que, bien que tu ne sois qu'un « Français d'Algérie » parmi d'autres, comme on l'a dit, tu m'as fait prendre conscience de ce que le climat méditerranéen offre à ses habitants, malgré la pauvreté matérielle : la possibilité de goûter la joie de vivre, la chaleur du soleil, la beauté de la nature, et surtout la chaleur « humaine », toutes ces sensations si riches que reflètent des textes comme Noces et L'Envers et l'Endroit. Mieux encore : malgré la « pauvreté philosophique » dont on t'accusera plus tard, tu as grandement contribué à l'éveil de ma conscience intellectuelle, à me pousser vers la « révolte » contre les valeurs intellectuelles, morales et esthétiques établies, et à me « greffer » l'esprit de Zorba et la « joie de vivre ».

Tu ne me croiras peut-être pas si je te dis combien de fois j'ai relu L'Étranger dans son français d'origine, et tu n'imagines sans doute pas à quel point je tiens, aujourd'hui encore, à suivre les diverses traductions arabes qui en ont paru et qui continuent de paraître, comme si je craignais qu'un traducteur ne s'empare du texte pour trahir ta musique, ton style, la mélancolie de tes phrases, et ne respecte pas cet alliage grâce auquel tu as su « réunir Kafka et Hemingway », selon l’expression de Sartre.

Je sais bien que bien des lecteurs, de par le monde, partagent mon sentiment à l'égard de ce roman qui me semble souvent toucher à la « vérité » de la condition humaine, quels que soient les époques et les pays. C'est sans doute ce qui lui vaut, aujourd'hui encore, de figurer parmi les succès de librairie dans toutes les langues. Mais je n'ignore pas non plus les réserves que l'on a formulées à ton égard, et que certains formulent toujours. L'un de tes compatriotes de naissance a déclaré que « l'auteur de L'Étranger resterait toujours un étranger pour les Algériens ».

Je ne te cache pas que cette phrase me trouble et me tourmente depuis que je l'ai lue : je ne parviens pas à y souscrire entièrement, mais je ne peux pas non plus la rejeter entièrement. Autant je « t'aime », autant je partage tes Noces, ta joie méditerranéenne, ta vigilance de tous les instants et ta défense des opprimés, autant je n'ai jamais pu comprendre pourquoi tu as fait tuer à Meursault, ton « héros » étranger, au bord de la mer et « à cause du soleil », un Arabe  comme il le dira lui-même à son procès. Pourquoi ce héros qui voit l'existence nue de tout sens, qui ne fait de différence ni entre les valeurs ni entre les patries, ni même entre les chagrins et les joies, entre la mort et la vie, pourquoi ce Meursault qui met tout sur le même plan, l'as-tu fait tuer un Arabe ? Pourquoi toutes les différences ont-elles pu se dissoudre à ses yeux, sauf une, celle que représentait cette victime ? Et cette interrogation indignée s'est encore ancrée en moi quand j'ai constaté que tu étais allé plus loin, en peignant dans La Peste une ville d'Oran où il semble n'habiter aucun Arabe.

Ce questionnement et ce trouble me font sentir parfois, malgré mon « amour » constant pour toi, que Sartre m'est plus proche que toi. Car, malgré ma tendresse et ma sympathie pour ton « héros » Meursault, tu me poussais à me sentir plus en accord avec Roquentin, le « héros » de La Nausée. Tu diras peut-être que ce n'est que de la « ruse » de Sartre, qui excellait à reléguer les autres dans « la zone d'ombre ». Mais ne crois-tu pas que cela tient plutôt à tes propres hésitations et à l'ambiguïté de tes positions ? Malgré la teinte politique dont tu as tenté de colorer ton absurde, la plupart de tes personnages n'ont pas su relier l'ontologie à la géopolitique, ni associer l'absurde ontologique à « l'absurde » politique.

Je te l'avoue : lorsque j'ai appris que le président Nicolas Sarkozy envisageait, en 2010, à l'occasion du cinquantenaire de ta mort, de transférer ta dépouille au Panthéon, « nécropole des grands hommes », je me suis senti en quelque sorte solidaire de ta famille. J'y ai vu une entreprise de récupération cherchant à utiliser ta dépouille pour faire de toi un homme de droite malgré toi, et ce en dépit du soin que tu avais mis, de ton vivant, à ne t'engager directement dans aucun camp politique ou idéologique.

Pourtant, malgré ta « révolte » constante contre toute affiliation, je suis certain qu'un sentiment t'habitait toujours, celui d'être du côté des humiliés, des opprimés et des pauvres. Ton compatriote Gilles Deleuze écrira plus tard que tu te réclamais des « penseurs maudits ». Mais n'oublions pas que ce même Deleuze, qui appartient à la génération qui a suivi la tienne, t'a aussi rattaché à une tradition de pensée peu soucieuse de renouvellement : « toute sa philosophie nous ramenait à Lalande et Meyerson, auteurs déjà bien connus des bacheliers ». Il écrivait cela dans « Il a été mon maître » (1964), à la suite du refus du prix Nobel par Sartre, un hommage où il oppose les « penseurs privés » aux « professeurs publics » : « Même la Sorbonne a besoin d'une anti-Sorbonne ». On serait tenté d'en conclure que tu es resté fidèle à la tradition qui meuble les manuels scolaires dont se nourrissent les élèves, celle d'une philosophie devenue « scolaire », « scolastique », réduite à l'enseignement, aux manuels et aux « cahiers ».

J'ai beaucoup de mal à soutenir ce que Deleuze écrit dans le même passage : « Camus, hélas ! tantôt c'était le vertuisme gonflé, tantôt l'absurdité de seconde main ». Et pourtant, à grand-peine, je me sens tenté de rejoindre ce jugement sévère : tu n'as cessé d'hésiter entre une morale théorique et un absurde peu radical, et tu n'as pas pu sacrifier la tendresse de ta mère et les brûlures du soleil de Tipasa à une position claire et franche sur la question de la libération et de la justice.

Sartre, écrit encore Deleuze, a dû attendre la guerre d'Algérie pour retrouver « quelque chose de la lutte politique ou de l'agitation libératoire », et cela « dans des conditions d'autant plus complexes que nous n'étions plus précisément les opprimés, mais ceux qui devaient se retourner contre eux-mêmes ». Deleuze ne parle pas de toi dans cette phrase ; c'est moi qui la rapproche de ton cas. Tu étais contre l'injustice, contre la misère, contre le mal ; mais, né en Algérie, tu n'as pas su t'élever ouvertement contre une injustice précise, celle que tu voyais chaque jour, matin et soir : celle des enfants de ton pays envers les enfants de ta terre natale. Sartre, lui, parlera de la honte des Français en Algérie, dans sa préface aux Damnés de la terre de Frantz Fanon.

Rien de tout cela ne signifie que ta place à mes yeux ait vacillé, ni que je renie les horizons que tu m'as ouverts. Il est vrai que je ne compte plus guère sur tes analyses philosophiques. Mais ce n'est pas ta philosophie que je cherche dans tes livres de pensée : c'est dans « l'art de vivre » que t'a inspiré ta vie méditerranéenne, cet art que je continue de percevoir dans tes écrits, par la forme comme par le sens.