Politique
Les années les plus difficiles (1/2) – Par Seddik Maaninou
La participation aurait probablement été inférieure à 38 % si deux personnalités, chacune dotée de qualités spécifiques, n’avaient pas animé le tempo d’une campagne électorale qui s’annonçait morne, Abdalilah Benkirane et Fouzi Lekjaa
Les législatives du 23 septembre 2026 ont débouché sur une majorité de compromis, dominée par le Parti authenticité et modernité (PAM). Faiblesse de la participation, vigueur annoncée de l’opposition et précédents historiques de partis soutenus par le pouvoir, Seddik Maaninou revient dans cette tribune sur ce scrutin qui ouvre une nouvelle séquence politique.

Seddik Maanionou
Les élections législatives du 23 septembre 2026 n’ont pas dégagé de majorité parlementaire claire, capable de conduire les affaires du gouvernement. Des compromis entre plusieurs partis se sont donc imposés, malgré les différences manifestes entre leurs programmes et leurs idéologies. Des consultations ont abouti à la formation du gouvernement actuel, dont la colonne vertébrale est le PAM, entouré du résiduel des partis de la Koutla.
Il ne fait aucun doute que le gouvernement trouvera au Parlement une opposition forte et farouche, venue de la droite islamiste, de la gauche radicale et de ce qui reste des autres partis. Cette opposition s’appuiera sur les dossiers sociaux notamment l’éducation, la santé et le logement, la hausse du coût de la vie et l’extension de la pauvreté, particulièrement dans les campagnes et les périphéries urbaines.
Le point faible de ces élections législatives restera la faible participation et le nombre élevé de bulletins annulés. Il impose une seule conclusion : Les partis toutes tendances confondues ont été impuissants face à la défiance des Marocains à leur égard.
Les ‘’deux sauveurs’’
La participation aurait probablement été inférieure à 38 % si deux personnalités, chacune dotée de qualités spécifiques, n’avaient pas animé le tempo d’une campagne électorale qui s’annonçait morne.
La première est le chef du Parti de la justice et du développement (PJD), Abdalilah Benkirane, qui a pris les commandes de la campagne de son parti. Une campagne faisant feu de tout bois, faisant montre de sa formidable capacité de communication. Populiste, démagogique mais efficace. Benkirane est, comme disent les Français, un « animal politique », un orateur talentueux qui parle la langue des gens et exprime leurs préoccupations.
Vêtu de sa djellaba, s’appuyant sur sa canne, sandales de pèlerin aux pieds, il a réussi à présider des dizaines de rassemblements dans différentes régions du Maroc. Il redonné vie à un parti qui avait subi une défaite cuisante lors des précédentes élections.
La seconde personnalité qui a enflammé la campagne et lui a donné du relief est Fouzi Lekjaa. Lui aussi possède un charisme qu’il a construit à la tête de la Fédération royale marocaine de football, grâce aux réalisations qui ont fait du football marocain une référence à l’échelle internationale. Fouzi Lekjaa, mouillant le maillot, s’est révélé un orateur pugnace et un homme de chiffres parfaitement rompu aux finances et aux affaires. Il a mis à profit ses responsabilités au ministère des Finances pour structurer le programme électoral du PAM et le transformer, de simples vœux, en chiffres, plans et programmes concrets. Lui aussi est un patriote, un enfant du Makhzen, animé d’ambitions qui le poussent à se lancer dans l’arène politique corps et âme, avec l’espoir d’y réussir comme il a réussi dans le sport.
La participation des deux personnages a sauvé la campagne électorale et fait progresser le taux de participation d’au moins trois à quatre points. Elle a aussi assuré à leurs partis respectifs les premières places, l’un dans la majorité, l’autre dans l’opposition.
« Pour tous les démocrates »
L’arrivée du Parti authenticité et modernité en tête du classement n’avait rien d’une surprise. C’était une victoire annoncée et qui n’a que trop tardé. Ce destin lui avait été assignée dès la création du Mouvement pour tous les démocrates, premier noyau d’un parti politique destiné à barrer la route au courant islamiste.
C’est le conseiller du Roi, Fouad Ali El Himma, qui a conduit et soutenu cette démarche et en a posé les premiers jalons. Il a ensuite choisi, une fois nommé conseiller royal, de prendre ses distances avec un marécage où se heurtaient les idéologies et les ambitions, et se mêlaient les anciens gauchistes aux droites de la jeune génération. Les circonstances particulières de l’inopiné ‘’printemps arabe’’ ont induit l’échec du PAM aux élections de 2011, ouvrant la voie aux islamistes Parti de la justice et du développement pour une décennie à la tête du gouvernement.
Les précédents
Cette démarche consistant à créer un parti ex nihilo et à le soutenir n’était pas une première. En 1963, avant les premières élections législatives de l’histoire du Maroc, fut annoncée la création d’un nouveau parti, le Front pour la défense des institutions constitutionnelles (FDIC), présidé par Ahmed Réda Guédira, l’un des conseillers les plus proches de Feu Hassan II.
En un temps record, ce parti nouvellement créé parvint à remporter 69 sièges à la Chambre des représentants, contre 28 pour l’Union nationale des forces populaires et 41 pour le Parti de l’Istiqlal. L’expérience n’eut que la vie d’une rose. La situation politique se dégrada rapidement et les rangs de la majorité se dispersèrent, ce qui incita Feu Hassan II à proclamer l’état d’exception en 1965.
Le défunt souverain expliquait constamment sa démarche en attirant l’attention sur les nombreuses compétences marocaines qui se trouvaient en dehors du jeu politique. La création de nouveaux partis était dans ce sens une tentative de remédier à cette situation et de tirer parti d’expertises restées en marge des événements.
Le même scénario se reproduira lors des élections de 1977, lorsque des centaines de personnalités se présenteront au scrutin en indépendants avec le soutien et la bénédiction des autorités. Une fois les élections achevées, ils formèrent le Rassemblement national des indépendants (RNI), sous la direction du Premier ministre Ahmed Osman, proche de la famille royale et camarade d’école de Hassan II. Le RNI remportera 139 sièges, contre 45 pour l’Istiqlal et 33 pour l’Union socialiste des forces populaires.
Six ans plus tard, un parti né de la même matrice viendra densifier le champ partisan au Maroc : L'Union Constitutionnelle (UC). Il a été officiellement créée le 10 avril 1983 sous l'impulsion de son président-fondateur, Maâti Bouabid, alors lui aussi Premier ministre. Entre le scrutin direct et indirect il totalisera 83 sièges rétrogradant le RNI à la deuxième place avec 61 députés.
En 1989, la chute du mur de Berlin et l’entame du démembrement du bloc socialiste chapeauté par l’union soviétique, changent la donne. Feu Hassan II amorcera dans leur sillage une nouvelle politique consistant à intégrer dans le jeu politique des forces qui n’ont pas pris part aux affaires depuis 1961. Dans sa ligne de mire, l’Union socialiste des forces populaires (USFP), jusque-là irréductible parti d’opposition.
La première moitié des années 90 sera celle des tractations alternant tension et détente autour de la Constitution, amandée en 1992 sans conséquence sur la recomposition du champ politique, puis en 1996. Les législatives qui en découleront placeront l’USFP en tête tandis que son vieux partenaire l’Istiqlal, conduit par le vénérable Mhammed Boucetta, est littéralement laminé. Il ne fait aucun doute que l’État n’est pas étranger à ces résultats. Dès lors l’entrée des socialistes au gouvernement n’était plus qu’une question de temps. En 1998, ils accèdent enfin à la primature avec à ce poste un opposant historique, Abderrahmane El Youssoufi. C’est le gouvernement que l’histoire inscrira dans ses annales sous le qualificatif de l’alternance consensuelle. (À suivre…)