De l’ambition IA aux résultats - Par Dr Az-Eddine Bennani

De l’ambition IA aux résultats -  Par Dr Az-Eddine Bennani

Passation entre Ahmed Rahhou, nouveau ministre de l'Intelligence artificielle, de la Transformation numérique et de la Réforme de l'administration, et Amal El Fallah Seghrouchni. A droite Aïcha Guellaa, nouvelle ministre déléguée à la Réforme de l'administration. Toute nouvelle étape gagne à commencer par une connaissance précise de la situation dont elle hérite. Dans le numérique et l’IA, cette connaissance suppose un bilan public des actions engagées par le gouvernement sortant.

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Comment faire de l’intelligence artificielle un véritable levier de développement au Maroc, au-delà des ambitions affichées ? Dans cette tribune, Az-Eddine Bennani examine les conditions nécessaires pour traduire les orientations du nouveau programme gouvernemental en résultats concrets. Entre souveraineté numérique, responsabilité publique, mobilisation des compétences et réduction des disparités territoriales, il plaide pour une IA maîtrisée, adaptée aux réalités marocaines et dont les effets seraient mesurables dans la vie des citoyens.

Az-Eddine Bennani, HDR France

Le programme gouvernemental présenté devant le Parlement ouvre une perspective qui mérite d’être accompagnée avec confiance et exigence : faire converger le développement économique, la justice sociale et la souveraineté du Maroc. La place accordée au numérique et à l’intelligence artificielle appelle, à mes yeux, une attention particulière. Ces domaines traversent désormais les choix de production, d’éducation, de santé et d’organisation des services publics.

Je salue cette orientation ainsi que l’ouverture annoncée au dialogue et aux contributions des compétences nationales. Pour qu’elle produise pleinement ses effets, je souhaite que cette ambition s’appuie sur une démarche explicite : établir ce qui existe, évaluer ce qui fonctionne et organiser les décisions qui permettront de progresser.

C’est dans cet esprit constructif que je prolonge ici les réflexions développées dans mes livres et mes tribunes.

Partir d’un bilan public du gouvernement sortant

Toute nouvelle étape gagne à commencer par une connaissance précise de la situation dont elle hérite. Dans le numérique et l’intelligence artificielle, cette connaissance suppose un bilan public des actions engagées par le gouvernement sortant.

Quels projets ont été réalisés et sont effectivement utilisés ? Quels engagements restent en cours ? Quels moyens ont été mobilisés ? Quelles améliorations ont été constatées pour les citoyens, les entreprises et les administrations ? Quelles difficultés expliquent les écarts entre les objectifs et les résultats ?

Ce bilan permettrait de reconnaître les réalisations, de préserver les investissements utiles et de corriger les dispositifs dont les effets restent insuffisants. Il éclairerait aussi les décisions de continuité : ce qui doit être poursuivi, renforcé, réorienté ou arrêté.

La publication d’un tel état des lieux donnerait à la nouvelle ambition une base commune de compréhension et de suivi. Elle contribuerait à faire de l’évaluation un instrument de confiance.

Gouverner l’IA, c’est organiser le pouvoir de décider

Dans mes travaux, j’accorde une place centrale à la relation entre savoirs, systèmes et performances. Une organisation doit comprendre les connaissances qu’elle mobilise, les systèmes qui les transforment et les effets des décisions qui en résultent.

L’intelligence artificielle rend cette exigence plus forte encore. Lorsqu’elle intervient dans une démarche administrative, une orientation médicale, une évaluation pédagogique ou l’attribution d’une aide, elle influence des situations humaines concrètes.

Il faut donc préciser qui définit l’objectif, qui autorise l’usage, qui contrôle le résultat et qui peut intervenir lorsqu’une erreur apparaît. Le citoyen doit pouvoir comprendre une décision qui le concerne, demander sa révision et trouver un interlocuteur responsable.

Le cadre d’une IA sûre et responsable prendra toute sa valeur lorsqu’il sera traduit dans ces conditions pratiques d’exercice de la responsabilité. La supervision humaine doit disposer d’une compétence, d’un temps et d’un pouvoir d’intervention réels.

Construire la capacité nationale

La souveraineté numérique se construit dans la durée. Elle dépend de notre capacité à comprendre les technologies utilisées, à choisir leurs conditions d’emploi, à protéger les informations sensibles et à faire évoluer les systèmes selon nos priorités.

Elle suppose des compétences nationales capables de concevoir, d’intégrer, d’exploiter, d’évaluer et de maintenir les solutions. Elle demande également des choix contractuels qui préservent la maîtrise des usages et la possibilité de changer de fournisseur.

Les partenariats internationaux peuvent contribuer à cette construction lorsqu’ils renforcent les capacités marocaines. Leur intérêt doit aussi s’apprécier à travers les savoirs transmis, les emplois qualifiés créés et l’autonomie acquise.

Industrialiser l’IA signifie alors organiser une chaîne durable, depuis l’identification d’un besoin jusqu’au fonctionnement quotidien d’un service. Cela exige de relier la recherche, la formation, les entreprises et les utilisateurs autour de problèmes clairement définis.

Faire une place à une IA adaptée et frugale

Chaque besoin appelle une solution proportionnée. Un service local, une entreprise ou un établissement de santé doit pouvoir retenir un système adapté à sa mission, à ses moyens et aux compétences disponibles.

C’est dans cette perspective que je défends une intelligence artificielle frugale et l’approche AI LIGHT. La pertinence d’un dispositif s’apprécie par son utilité, sa maîtrise et son coût complet : acquisition, fonctionnement, consommation de ressources, maintenance et évolution.

Des modèles spécialisés, associés à des connaissances vérifiées et à une supervision organisée, peuvent répondre à des besoins précis. Leur valeur doit être établie dans les conditions réelles d’utilisation, avec les professionnels concernés.

Cette approche ouvre des possibilités aux petites entreprises, aux collectivités et aux services de proximité. Elle permet de penser une diffusion de l’IA compatible avec la diversité des situations marocaines.

Relier les services et les territoires

La perspective d’un système national unifié d’information sanitaire rejoint une question essentielle : comment assurer la continuité du parcours d’une personne entre les établissements, les professionnels et les territoires ?

La réponse passe par des règles communes, une circulation maîtrisée de l’information, des responsabilités clairement réparties et une protection effective des données personnelles. Elle suppose une coordination entre les autorités chargées de la santé, du numérique et les acteurs territoriaux.

Cette cohérence concerne aussi l’éducation, l’emploi et les services administratifs. Les projets numériques doivent contribuer à rapprocher les services et à réduire les ruptures de parcours.

Les douze régions constituent un cadre concret pour identifier les besoins et apprécier les résultats. Les Marocains vivant à l’étranger doivent pouvoir y être associés selon leurs attaches, leurs compétences et leurs projets. Leur contribution peut prendre plusieurs formes : transmission de savoirs, coopération scientifique, accompagnement d’entreprises ou participation à des initiatives territoriales.

Mobiliser les compétences dans toute leur diversité

L’ouverture aux compétences nationales gagnerait à se traduire par des modalités accessibles et transparentes de contribution. Le Maroc dispose de chercheurs, d’ingénieurs, d’entrepreneurs, de praticiens et d’enseignants dont les expériences peuvent se compléter.

Les jeunes talents ont besoin de perspectives et de responsabilités. Les professionnels expérimentés peuvent apporter une connaissance des organisations, des transformations déjà conduites et des difficultés de mise en œuvre.

Pour ma part, après plus d’un demi-siècle consacré à l’informatique, aux systèmes d’information, à l’enseignement, à la recherche et à l’intelligence artificielle, je souhaite continuer à contribuer à cette réflexion collective. Je souhaite que les contributions puissent être appréciées selon leur pertinence, leur expérience et leur utilité pour le pays.

Cette mobilisation peut donner corps à l’ouverture annoncée et enrichir la qualité des décisions.

Rendre les résultats visibles

L’ambition nationale doit pouvoir être suivie à travers des effets compréhensibles : un délai administratif réduit, un meilleur accès aux soins, un apprentissage mieux accompagné, une entreprise plus productive ou un service accessible dans un territoire jusque-là insuffisamment desservi.

Pour chaque programme, il serait utile de rendre publics la situation de départ, les objectifs, les moyens engagés, les responsables et les échéances. Une évaluation régulière permettrait ensuite de comprendre les progrès et d’ajuster les décisions.

À l’échelle microéconomique, cette démarche aide chaque organisation à améliorer son fonctionnement. À l’échelle macroéconomique, elle permet d’apprécier la contribution de l’IA à la production, à l’emploi, aux capacités nationales et à l’équité territoriale.

Le programme présenté offre ainsi une occasion de franchir une nouvelle étape. Je souhaite que l’intelligence artificielle y soit gouvernée comme une capacité de transformation dont les résultats se mesurent dans la vie des citoyens.

Pour approfondir les modalités pratiques de mise en œuvre, aux niveaux microéconomique et macroéconomique, je renvoie à mes trois ouvrages : « Gouverner l’IA : Savoirs, Systèmes et Performances », « Industrialiser l’IA au Maroc » et « L’IA et le pouvoir de décider », disponibles sur Amazon à l’international et en librairie au Maroc, notamment à Rabat.

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