6,6 % : la constante que rien ne fait bouger – Par Adnan Debbarh

6,6 % : la constante que rien ne fait bouger – Par Adnan Debbarh

Fouzi Lekjaa ministre de l’Economie, des Finances et de la performance publique

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Malgré l’alternance politique et l’augmentation continue du budget de l’État, la marge de manœuvre budgétaire du gouvernement marocain demeure pratiquement inchangée, relève Adnan Debbarh. De 2025 à 2027, la part des ressources réellement soumises à l’arbitrage politique se stabilise autour de 6,6 %, alors que le budget général progresse de 108 milliards de dirhams. Entre hausse des dépenses de fonctionnement, poids de la dette et ambitions affichées de rigueur financière, cette remarquable constance interroge la capacité du nouveau gouvernement à modifier les priorités budgétaires et à traduire l’alternance en véritables choix économiques.

Adnan Debbarh*

Fouzi Lekjaa a tenu le budget sous le gouvernement sortant. Il tient aujourd’hui les Finances et le Budget sous le gouvernement El Mansouri. Entre les deux fonctions, il y a eu une élection, une alternance de majorité, un changement de chef de gouvernement et la première femme à ce poste de l’histoire du Maroc. Il y a eu, en somme, tout ce qu’un pays peut mettre en scène pour signifier qu’une page se tourne. Il n’y a pas eu de rupture au ministère qui décide, chaque année, de ce que l’État peut encore choisir de faire.  

Ce n’est pas une anecdote biographique. C’est la clé d’un chiffre qui, une fois isolé sur trois lois de finances consécutives, raconte une histoire différente de celle que les communiqués politiques racontent d’ordinaire.  

Une proportion qui ne bouge pas

La Loi de finances 2025 fixait le budget général à environ 494 milliards de dirhams. La marge réellement arbitrable (ce qui reste une fois retranchées la masse salariale, le fonctionnement courant, les charges communes, les remboursements fiscaux et les intérêts de la dette, puis la part de l’investissement déjà engagée sur plusieurs exercices) s’établissait à environ 30 milliards, soit 6,1 % du total.  

La Loi de finances 2026, votée fin 2025 sous le gouvernement sortant, porte le budget général à 544 milliards. La même méthode donne une marge d’environ 36 milliards, soit 6,6 %.  

Le Projet de loi de finances 2027, premier budget du gouvernement El Mansouri, porte le budget général à 602 milliards. La marge recalculée s’élève à environ 40 milliards, soit 6,6 % encore.  

Le budget général a grossi de 108 milliards de dirhams en deux ans. La part que le pouvoir politique peut réellement redécouper n’a pas bougé, en proportion, d’un dixième de point. Le gâteau grossit. La part reste la même.  

On pourrait y voir une coïncidence statistique si la série ne traversait pas, sans se rompre, le moment précis où le pays était censé changer de main. Une contrainte qui recule puis revient exactement à son niveau n’est pas une contrainte conjoncturelle qu’un gouvernement subit malgré lui. C’est un paramètre que le système reproduit, quelle que soit la taille du budget et quel que soit le gouvernement en poste, un réglage entretenu plutôt qu’un hasard de calendrier.  

Comment la constante se maintient                                                                                   

Le mécanisme n’a rien de mystérieux une fois qu’on regarde où va l’argent. L’investissement du budget général progresse de 128,5 à 136,1 puis 138 milliards sur les trois exercices, soit une croissance de 5,9 % puis 1,4 %, presque à l’arrêt. Le fonctionnement courant, lui, progresse de 80,2 à 93,7 puis 110,2 milliards, soit 16,8 % puis 17,6 %, deux fois plus vite que l’investissement productif.

L’État qui dispose chaque année d’un peu plus de ressources ordinaires choisit, année après année, de mieux se faire fonctionner plutôt que de mieux investir.  

Cette répartition tient elle-même à une hypothèse qu’aucun des trois textes ne garantit : les recettes ordinaires progressent de 14,2 % puis 14,5 % sur les deux derniers exercices, soit le double de la croissance nominale que la déclaration de politique générale annonce pour les cinq prochaines années (5 % de croissance réelle, environ 2 % d’inflation).

Un budget qui affiche une marge stable parce que ses recettes croissent deux fois plus vite que l’économie qui les produit affiche une marge qui n’a pas encore rencontré l’exécution. Si cette hypothèse se dément, la proportion ne se maintient pas malgré la contrainte : elle se maintient parce que personne, pour l’instant, n’a eu à vérifier si elle tenait.  

Le bas du tableau, enfin, ne desserre rien de ce que le haut semble desserrer. Le solde du budget général, une fois l’investissement financé, reste profondément négatif (moins 125,8 milliards en 2025, moins 106,3 en 2026, moins 88,7 en 2027), et l’amortissement de la dette, 62 puis 64 puis 69 milliards, continue de se financer hors budget général, par de nouveaux emprunts. La marge qui grandit en apparence dans le solde ordinaire est absorbée, en totalité ou presque, par un déficit qui ne se referme que lentement et par un service de la dette qui ne cesse de croître.  

Ce que le plafond à 3 % du PIB pourrait changer, ou pas, la déclaration gouvernementale plafonne le déficit à 3 % du PIB pour toute la législature. C’est précisément le test que ces trois textes permettent, pour la première fois, de poser avec des chiffres plutôt qu’avec des intentions : si la proportion de 6,6 % reste identique alors que le budget continue de grossir sous ce plafond, ce ne sera pas la preuve d’une rigueur budgétaire retrouvée. Ce sera la preuve qu’un plafond macroéconomique et une proportion d’arbitrage politique peuvent coexister sans jamais se rencontrer, et que l’on peut discipliner un déficit sans élargir d’un point ce qu’un gouvernement est autorisé à décider.  

La question n’est donc plus de savoir si le Maroc dispose d’une marge budgétaire. Il en dispose d’une, documentée, stable, et désormais mesurable sur trois exercices.  La question est de savoir si cette stabilité est un fait du système que l’on observe, ou un choix que quelqu’un continue de faire, d’un gouvernement à l’autre, par la même signature au bas du même tableau.  

*Adnan Debbarh enseigne les Relations internationales et la Géopolitique à l’ISCAE

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