chroniques
Sahara : du veto des puissants au dessein d’un royaume - Par Jihan El Gaabouri
Le Roi Mohammed VI présidant le 4 novembre 2026 une séance de travail consacrée au suivi de l’étape à venir après la fin des tâches de la mission des Nations Unies au Sahara (Photo MAP)
Dans cette analyse, Jihan El Gaabouri voit dans l’évolution du dossier du Sahara l’aboutissement d’une stratégie royale inscrite dans le temps long. Entre affirmation de la souveraineté, diplomatie des intérêts et grands projets structurants, elle décrit l’émergence d’un modèle marocain qui entend s’affranchir des arbitrages des puissances étrangères.

Jihan El Gaabouri
Enfin, une date qui cesse de peser sur l’avenir d’un pays. Enfin, les fruits d’une intelligence souveraine longtemps à l’œuvre. Enfin, un Maroc qui assume sa force et ce qu’il a bâti. La Marche verte avait donné à l’histoire le pas d’un peuple. Il aura fallu plus d’un demi-siècle aux puissances étrangères pour tenter de le rattraper. Le 30 octobre aura longtemps appartenu à leurs calendriers, à leurs négociations, à leurs compromis, à cette diplomatie des sursis où le Maroc devait chaque année défendre ses intérêts. Cette échéance porte désormais la marque d’une autre temporalité : celle d’un état stratège, dont les décisions portent déjà les conséquences des décennies à venir ; et celle, surtout, d’un dessein royal patiemment mûri, assez profond pour faire entrer les ambitions du Royaume dans les calculs de ceux qui prétendaient en fixer les limites.
Le veto russe en dit peut-être davantage par ce qu’il a laissé advenir que par la fermeté de son refus. La diplomatie russe est trop rompue aux usages du conseil de sécurité pour qu’on lui épargne le procès d’imprévoyance. Le précédent georgien en atteste : en 2009, le veto russe avait déjà suffi à faire tomber le mandat de la mission des Nations unies. Moscou connaissait les conséquences de sa décision, comme les chances dérisoires de voir aboutir sa propre proposition. À Rabat, nul empressement à infléchir cette position, car le royaume avait patiemment construit les conditions dans lesquelles une telle rupture pouvait devenir une option stratégique.
Dans le calcul russe, le veto barrait à Washington la voie d’une architecture diplomatique largement dessinée par les Américains, ménageait le régime algérien et laissait entrouverte la porte d’un rapprochement avec le Maroc, dont il avait déjà salué l’Initiative atlantique et les perspectives qu’elle ouvrait au Sahel. Trente-cinq ans durant, la reconduction de la MINURSO avait offert aux grandes puissances un levier de pression récurrent. Cette fois, le mandat tombait, l’échéance avec lui. Restait au communiqué royal de porter cette sagacité politique jusqu’à son expression la plus souveraine : après des décennies à défendre sa position dans ce cadre, Rabat entendait désormais en contester le principe même.
Cette assurance diplomatique porte l’empreinte d’une remarquable prescience politique, celle d’une monarchie capable de discerner dans les équilibres présents les rapports de force à venir. Là où tant d’États voient leurs orientations remises en question au gré des alternances politiques, le Maroc préserve le cap à travers les bouleversements internationaux et les ambitions changeantes des grandes puissances. Sous le règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, cette continuité s’est accompagnée d’une clairvoyance stratégique, capable de saisir les grands chantiers du Royaume dans leur complémentarité et leurs répercussions internationales. Le temps devient une ressource stratégique lorsqu’un État possède les institutions capables d’en préserver la direction. Les capacités économiques marocaines deviennent alors des instruments de coopération, les investissements prolongent la diplomatie et les ouvertures atlantiques et méditerranéennes élargissent l’horizon des partenariats. Une architecture dont la profondeur tient à cette faculté de construire, au-delà de sa propre prospérité, les conditions d’une prospérité partagée.
Il faudra bien un jour mesurer ce que des décennies de contestation de l’intégrité territoriale ont soustrait à l’élan du Maroc : tant d’efforts consacrés à défendre son histoire, la continuité naturelle de sa géographie, tant d’ambitions qu’il aurait pu porter plus loin, plus fort, plus tôt. Quelle place le Royaume occuperait-il aujourd’hui en Afrique si tant d’énergie n’avait été retenue par les rivalités régionales et les intérêts étrangers ? Et quel Maghreb aurait pu naître si les forces englouties dans ces divisions avaient été rendues aux ambitions de ses peuples ?
Ces divisions interrogent aussi l’usage politique du droit international, là où la souveraineté des États et l’autodétermination des peuples deviennent, au gré des intérêts géopolitiques, des principes dont l’interprétation varie avec les puissances qui les invoquent. À quel moment le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes devient-il, entre les mains de certains États, un moyen de disposer de l’avenir des autres ? Derrière ces contradictions se joue parfois le destin de régions entières, condamnées à prolonger leurs fractures au nom de principes dont l’application demeure sélective. Que vaut alors le droit international lorsqu’il prête son autorité aux divisions que certaines puissances ont intérêt à perpétuer ?
À cette géographie des fractures, le Maroc répond par une géographie des intérêts. Le modèle marocain est né. Un modèle où la continuité territoriale est un état de fait. Un modèle où l’on investit et bâtit sans suspendre l’avenir d’une nation aux décisions des chancelleries étrangères. À New York, on se disputait une lettre dans le nom d’une mission. À Dakhla, le port atlantique approchait les trois quarts de sa réalisation. Entre consolidation stratégique, interdépendance et ambition d’une prospérité partagée, le Royaume fait du développement des autres le prolongement de sa propre puissance diplomatique. Quand les chefs d’État de la Cédéao signent l’accord d’un gazoduc appelé à traverser treize pays, c’est toute une façade atlantique qui lie une part de son avenir à celui du Royaume. Un tel modèle exige une clairvoyance souveraine capable de porter une ambition à travers les décennies, et une diplomatie qui connaît la valeur de la fermeté autant que celle du compromis, qui sait préserver ses convictions tout en multipliant les terrains d’entente. En ouvrant de nouvelles perspectives à ses voisins, le Maroc fait entrer ses projets dans les intérêts de puissances que tout semblait éloigner de ses ambitions. Leurs propres intérêts les conduisent alors là où la seule négociation n’aurait peut-être jamais suffi, jusqu’à transformer les conditions du dialogue, et parfois les termes mêmes du désaccord.
Le modèle marocain pourrait ouvrir une voie à ces nations dont les ambitions demeurent suspendues aux arbitrages d’autrui, à ces États que les rivalités anciennes ont trop longtemps privés de leur propre élan. Assumer sa force, bâtir sans attendre l’assentiment des puissances, inscrire ses ressources dans des intérêts assez vastes pour que d’autres trouvent dans leur développement une part de leur propre avenir. Le Maroc a donné à cette ambition la patience des décennies, la force d’un peuple fier de sa marocanité, et la continuité d’une vision royale. Elle a commencé au pas d’une nation partie à mains nues rejoindre son Sahara, et que rien, depuis, ne lui a fait rebrousser chemin. Une expérience dont d’autres peuples pourraient s’emparer, chacun avec son histoire, sa géographie, ses moyens. Car la souveraineté porte aussi cette exigence : avoir l’audace de construire l’avenir que l’on entend défendre.