L’automne noir des populistes - Par Driss Ajbali

L’automne noir des populistes - Par Driss Ajbali

L’histoire a ses rictus. Ses ironies. C’est sous le mandat de Trump que les minorités rentrent dans l’histoire par la grande porte

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La défaite de Donald Trump rappelle qu’une démocratie, même malmenée, garde ses ressorts, et que le dernier mot revient aux urnes, pas aux réseaux d’Elon Musk ni à ceux de toute la galaxie des GAFA. Ce constat de Driss Ajbali se fonde sur une série de défaites : Orbán congédié, Bolsonaro battu, Trump désavoué : l’automne est cruel pour l’internationale populiste. Partout, sauf en France, qui s’apprête à essayer ceux qui n’ont jamais gouverné.

Driss Ajbali

Un constat s’impose. Budapest, Brasília, Jérusalem, Washington : quatre scrutins, quatre coups d’arrêt pour l’internationale populiste, dont trois s’inscrivent dans un même automne noir. Ce n’est pas encore un reflux du populisme, mais c’est une tendance. En avril, Viktor Orbán, l’idole des conservateurs européens, le théoricien de la « démocratie illibérale », a été congédié par les Hongrois au profit de Péter Magyar, un homme sorti de son propre camp. En octobre, les Brésiliens ont refusé de rendre les clés au clan Bolsonaro : le fils n’a pas fait mieux que le père. En Israël, Benyamin Netanyahou est sorti des urnes sans majorité : 67 députés* sur 120 ont recommandé son rival, Gadi Eisenkot, pour former le gouvernement, et le Premier ministre crie, sans la moindre preuve, à l’élection « volée ». Un réflexe très trumpien. Le président Isaac Herzog doit désigner ce dimanche celui qui tentera de bâtir une coalition ; rien n’est joué, mais l’indéboulonnable a vacillé. Et le 3 novembre, l’Amérique a infligé à Donald Trump un camouflet hyper sévère : les démocrates reprennent la Chambre et le Sénat.

Le populisme a un avantage décisif tant qu’il n’a pas encoregouverné. Lorsqu’il gouverne, l’anti-système devient le système, et il est jugé sur pièces. Trump en était le champion, le modèle, la preuve vivante que l’on pouvait insulter les institutions et s’y installer. L’électeur américain l’a rappelé à l’ordre. Ses admirateurs européens, les identitaires français au premier rang, qui saluaient chacun de ses décrets comme une revanche du peuple sur les élites, ont déchanté. Sarah Knafo, Éric Zemmour, Vincent Bolloré et Pascal Praud se font discrets, en PLS comme disent les jeunes. On les comprend.

L’histoire a ses rictus. Ses ironies. C’est sous le mandat de Trump, l’homme du Muslim ban, qu’un musulman, ZohranMamdani, a conquis la mairie de New York, et que le Sénat voit arriver son premier élu musulman, Abdul El-Sayed, venu du Michigan. Il n’est pas seul à forcer les portes. En Géorgie, au cœur de l’ancien Sud esclavagiste, Keisha Lance Bottoms devient la première femme noire élue gouverneur de l’histoire des États-Unis. Au Nouveau-Mexique, Deb Haaland, Amérindienne, est la première femme issue des peuples autochtones à diriger un État. Dans le New Hampshire, Chris Pappas devient le premier homme ouvertement gay élu au Sénat. Ce sont là les figures du camouflet infligé au trumpisme et au populisme. Le président qui voulait fermer les portes de l’Amérique a vu le verrou se briser à l’intérieur. Autant dire que nos populistes, déjà en PLS, sont au bord de la suffocation.

Viennent maintenant les prochaines épreuves : l’Espagne, le 29 novembre, puis la France, au printemps 2027. Pedro Sánchez, qui a survécu à tout, pourrait être la victime collatérale de deux catastrophes ferroviaires, celle d’Adamuzen janvier et celle d’octobre, à un mois du vote. Les sondages promettent au Parti populaire et à Vox une majorité. Le reflux pourrait y connaître sa première exception, et elle viendrait non de l’idéologie mais des rails.

Et puis il y a la France. Elle est comme à contretemps. Elle va à rebours. Le Rassemblement national n’a jamais gouverné, il n’a donc jamais déçu. C’est sa force, et c’est la faiblesse de ses opposants. Partout ailleurs, les électeurs sanctionnent les populistes pour ce qu’ils ont fait ; la France s’apprête à choisir un parti qui a le vent en poupe pour ce qu’il n’a pas encore fait. « On a tout essayé, sauf eux » : la formule tient lieu de programme.

Emmanuel Macron avait promis, le soir de sa victoire en 2017, de tout faire pour que les Français n’aient « plus aucune raison de voter pour les extrêmes ». Neuf ans plus tard, il est devenu l’une de leurs planches de salut. Il a dynamité les partis de gouvernement, la gauche socialiste comme la droite républicaine, sans rien bâtir à leur place. Il a fait du face-à-face avec le RN une stratégie électorale. Il a cru tenir l’extrême droite en respect ; il lui a déblayé le terrain.

Les deux bouts de l’omelette

Gérard Davet et Fabrice Lhomme ont décrit ce stratagème sur France Inter, le 14 octobre : le calcul consiste à laisser les deux extrêmes prospérer, pour que les gens raisonnables se réfugient au centre. C’est la résurgence du vieux rêve giscardien de « deux Français sur trois », c’est la fameuse formule d’Alain Juppé : couper les deux bouts de l’omelette. Le pari se retourne. Tout porte à croire que le second tour opposera le RN à La France insoumise. À force de vouloir couper les deux bouts de l’omelette, on risque de ne garder que les bouts.

Magyar, à droite, et Lula, à gauche, ont pourtant montré le chemin. Le premier a rassemblé derrière lui une opposition qui se déchirait depuis quinze ans. Le second a tendu la main bien au-delà de son camp. Ni l’un ni l’autre n’a gagné seul. La droite et la gauche françaises devraient méditer la leçon. Les partis traditionnels et républicains ne sont plus que deux archipels d’ego, divisés, balkanisés, chacun persuadé que son petit chef est l’homme providentiel. Sans nécessairement passer par le cordon sanitaire, on ne bat pas le populisme en ordre dispersé.

Il faut ici rendre hommage au peuple américain. On le disait fracturé, saturé de fausses nouvelles, acquis pour longtemps au tribun de Mar-a-Lago. Il a rappelé qu’une démocratie, même malmenée, garde ses ressorts, et que le dernier mot revient aux urnes, pas aux réseaux d’Elon Musk ni à ceux de toute la galaxie des GAFA. L’Amérique qui avait porté Trump au pouvoir est aussi celle qui a su lui fixer des limites. Les Américains n’ont pas seulement battu Trump : ils ont humilié ceux qui, partout, le prenaient pour l’avenir. Voilà une leçon de démocratie.

Reste à savoir si la France, qui a tant aimé donner des leçons au monde, saura pour une fois en recevoir une.

*Ce nombre de 67 députés intègre les 19 élus des Arabes israéliens et anticipe leur potentiel soutien à l’alternative à Netanyahu