Cinéma, mon amour de Driss Chouika : Moulin, la résistance à l'état pur

Cinéma, mon amour de Driss Chouika : Moulin, la résistance à l'état pur

Le parti pris de Nemes est limpide dès les premières minutes : « Moulin » n’est pas un film sur la vie de l’un des personnages emblématiques de la résistance Française au Nazisme, Jean Moulin, mais sur ses dix derniers jours, du parachutage en Provence à son arrestation à Caluire, puis à son calvaire dans les geôles de la Gestapo lyonnaise.

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Avec « Moulin », László Nemes revisite les derniers jours de Jean Moulin, loin des conventions du film biographique. Dans cette chronique, Driss Chouika analyse une œuvre sombre et radicale, portée par Gilles Lellouche et Lars Eidinger, où la Résistance se révèle dans toute sa dimension humaine, entre courage, terreur, torture et dignité.

Driss Chouika

« L'ambition n'était pas de faire un biopic mais d'immerger le spectateur dans la vie d'un homme dont on ne connaît pas exactement les derniers jours alors qu'il est l'une des figures emblématiques de ce qu'il y a de meilleur dans la civilisation occidentale ».

László Nemes

Avec le film « Moulin », sorti en France en octobre 2026, après avoir été présenté en compétition au Festival de Cannes 2026, le réalisateur hongrois László Nemes poursuit son exploration des zones les plus sombres du XXe siècle. Après l’enfer concentrationnaire du « Fils de Saul », il s’empare cette fois d’une figure tutélaire de la Résistance française, Jean Moulin, mais refuse d’emblée les codes du biopic académique classique. Le résultat est un objet cinématographique hybride et dérangeant, qui a séduit un large public tout en divisant profondément la critique, partagée entre l’admiration pour une mise en scène d’une grande rigueur et une certaine frustration face à un récit qui est pris parfois dans les imbroglios de ses propres paradoxes.

Le réalisateur est bien clair sur sa démarche stylistique en affirmant que « L'ambition n'était pas de faire un biopic mais d'immerger le spectateur dans la vie d'un homme dont on ne connaît pas exactement les derniers jours alors qu'il est l'une des figures emblématiques de ce qu'il y a de meilleur dans la civilisation occidentale ». Avant de préciser son choix sur le plan formel : « J'ai beaucoup lu sur Jean Moulin, notamment le livre de Daniel Cordier, “Alias Caracalla”. Cela m'a permis de rencontrer virtuellement un Jean Moulin qui avait une vision de la civilisation, de l'art et de la communauté nationale. Il avait de l'humour, il aimait la vie, mais il savait qu'il y avait de grands combats à mener dans ce système totalitaire qui a pris le dessus sur l'Europe »

LA RÉSISTANCE À L'ÉTAT PUR

Ainsi, le parti pris de Nemes est limpide dès les premières minutes : « Moulin » n’est pas un film sur la vie de l’un des personnages emblématique de la résistance Française au Nazisme, Jean Moulin, mais sur ses dix derniers jours, du parachutage en Provence à son arrestation à Caluire, puis à son calvaire dans les geôles de la Gestapo lyonnaise. Le réalisateur, pour la première fois non-scénariste, le script est signé Olivier Demangel, concentre son récit sur un laps de temps extrêmement court, évacuant délibérément l’enfance, la carrière préfectorale, les relations avec De Gaulle ou l’unification des réseaux de la résistance. Ce choix radical confère au film une tension immédiate, tout en ayant pris le risque de créer un manque de contexte susceptible de laisser le spectateur non averti sur le seuil. Mais cette approche fragmentaire s’inscrit dans une démarche plus large, celle d’une immersion sensorielle dans la tourmente de la guerre de résistance qui a constitué le quotidien de Moulin, une résistance à  l’état pur. Effectivement, le film ne raconte pas l’histoire de Moulin ; il tente de faire éprouver l’essence de la Résistance, c’est-à-dire la solitude, la paranoïa et la terreur permanente d’un homme qui sait qu’un simple mot de trop peut le perdre. C’est en réalité un anti-biopic qui assume bien sa radicalité.

La structure de « Moulin » est ouvertement bipartite, et c’est là que réside sa principale faiblesse selon une partie de la critique. En effet, La première heure emprunte braucoup aux codes du film noir hollywoodien et du thriller d’espionnage : costumes impeccablement taillés, éclairages en clair-obscur, dialogues délibérément recherchés à double sens et silhouettes masquées. Cette première partie, si elle séduit par sa photographie, effectuée en 35 mm, signée Mátyás Erdély, pâtit d’une narration volontairement opaque, à la limite de l’hermétisme, rendant un peu flous les enjeux politiques de la mission de Moulin. Cependant, la seconde partie, qui débute avec l’arrestation, bascule dans une sorte de huis clos carcéral d’une brutalité extrême. Le film devient alors essentiellement un récit sur la torture et ses supplices physiques et mentaux. Ce virage brutal a de quoi déconcerter, mais il révèle le véritable choix de Nemes : non pas raconter la Résistance héroïque, mais filmer la désintégration d’un homme sous la contrainte, l’effritement de la volonté et la tentation de la trahison. On sent bien que le réalisateur a construit le personnage de Barbie d’une manière franchement macabre, un personnage habité par une vision de destruction.

Si le film a bien divisé la critique, un point fait presque l’unanimité : la confrontation entre les personnages de Gilles Lellouche et Lars Eidinger. Le premier, dans un contre-emploi radical après des années de comédie, compose un Jean Moulin minéral, taiseux, presque rigidifié. Il ne fait plus le héros ; son Moulin paraît un homme fatigué, conscient de sa fragilité. Face à lui, Lars Eidinger incarne un Klaus Barbie d’une cruauté théâtrale, passant de la séduction la plus raffinée aux colères les plus bestiales ; le parfait portrait de sociopathe. Sur ce plan, les deux personnages incarnent bien les deux facettes opposées de l’être humain.

En tout cas, « Moulin » est formellement une réussite indéniable. La photographie de Erdély fait baigner le film dans une lumière jaune pâle et maladive. Les cadres se resserrent à mesure que le piège se referme et l’espace se contracte jusqu’à l’étouffement. Cette esthétique de l’asphyxie, empruntée au film noir, sert admirablement le propos : la Résistance comme expérience de la claustration et de la surveillance permanente.

Finalement, ce qui reste, au-delà des réussites et des réserves, c’est la puissance d’une confrontation, celle de deux conceptions de l’humanité : la dignité qui s’effrite mais tient bon face à la cruauté qui se délecte d’elle-même.

FILMOGRAPHIE DE LASZLO NEMES (LM)

« Le Fils de Saul » (2015) ; « Sunset » (2018) ; « Orphelin » (2025) ; « Moulin » (2026).