Ce que le Maroc projette, ce qu'il applique – Par Adnan Debbarh

Ce que le Maroc projette, ce qu'il applique – Par Adnan Debbarh

Depuis le double veto, russe puis américain, du 30 octobre 2026, la souveraineté cesse d'être un titre pour devenir une épreuve. Elle se reconnaît à ce qu'un pays sait faire lorsque personne ne le fait à sa place. Trois moyens sont en jeu : politiques, économiques et narratifs. Aucun ne dépend de Washington ni de Moscou.

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Après le veto russe du 30 octobre, Adnan Debbarh estime que le Maroc doit désormais transformer son projet d’autonomie du Sahara en réalité politique, économique et institutionnelle. Au-delà des soutiens diplomatiques, c’est la capacité du Royaume à partager le pouvoir, créer des richesses et construire son propre récit qui déterminera la crédibilité de sa souveraineté.

Adnan Debbarh*

Le 30 octobre a laissé au Maroc une vacance plutôt qu'une victoire. La mission onusienne s'en va, mais aucune résolution n'est venue consacrer le cadre que Rabat défendait. La donne qui s'ouvre est inédite depuis 1991 : plus de témoin international sur le terrain, plus d'instrument pour porter l'hypothèse référendaire, mais aussi plus d'écran entre le Royaume et la responsabilité entière de ce qui se passera au Sahara.

Une vacance ne se remplit pas par des soutiens. Elle se remplit par des capacités.

Le Maroc défend devant le monde une idée exigeante : l'unité de l'État peut se concilier avec une véritable autonomie territoriale. Tant que le dossier restait ouvert à New York, cette idée était une proposition. Si l'on suit la lecture officielle, le dossier se referme ; l'idée devient un engagement. Ce que le Maroc projetait, il va devoir l'appliquer.

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C'est ici que la souveraineté cesse d'être un titre pour devenir une épreuve. Elle se reconnaît à ce qu'un pays sait faire lorsque personne ne le fait à sa place. Trois moyens sont en jeu : politiques, économiques et narratifs. Aucun ne dépend de Washington ni de Moscou.

Les moyens politiques : partager pour convaincre

Une autonomie ne vaut que par le pouvoir qu'elle distribue réellement. Qui, dans le futur Sahara autonome, fixera les priorités ? Qui pourra refuser une orientation venue du centre ? Qui répondra d'un échec devant les habitants ? Ces questions, le monde les posera. Les Sahraouis aussi, y compris ceux que l'on espère voir revenir. Pour les populations des camps de Tindouf, l'arbitrage ne se fera pas sur des déclarations de principe, mais sur une garantie d'architecture : la certitude qu'un retour ne signifie pas la soumission à une tutelle administrative ou sécuritaire, mais l'accès à un espace de délibération politique réel et protégé

Or un État ne sait distribuer que le pouvoir qu'il a appris à partager. Depuis 2011, le Maroc dispose d'une architecture constitutionnelle qui reconnaît les collectivités territoriales. Mais entre les compétences prévues et le pouvoir exercé, une distance demeure. Elle vient de prendre une forme précise. La loi organique 031.26, publiée cet été, accroît les ressources des régions tout en plaçant leurs sociétés d'exécution sous un directeur nommé par l'Intérieur et sous l'approbation du wali. Le président de région garde la signature ; le wali tient la main.

Le texte ne contredit pas le projet saharien : rien n'impose un modèle uniforme. Mais il dit quelque chose des réflexes de l'architecte. La même année, l'État propose au monde un exécutif autonome et resserre chez lui la conduite de l'exécution régionale. Que répondra-t-il à qui lui demandera pourquoi ce qui convient à Laâyoune ne conviendrait pas à Errachidia ? Ou, plus difficile encore, comment l'on accorderait au Sahara une autonomie que l'on mesure si chichement ailleurs ?

La déconcentration rapproche le centre ; la décentralisation reconnaît un pouvoir propre. L'autonomie exige la seconde. C'est dans le désaccord entre un élu et un représentant de l'État, bien plus que dans les cérémonies de signature, que se lit la distribution réelle du pouvoir. Le Sahara autonome connaîtra ces désaccords. La question est de savoir si l'État y sera préparé, ou s'il les découvrira.

Reste une distinction que l'unanimité nationale tend à effacer. Le consensus sur l'intégrité territoriale est une ressource majeure. Il ne vaut pas consentement à toutes les modalités de gouvernement. Une nation peut être unie sur ses frontières et partagée sur la représentation, la justice sociale ou la distribution des responsabilités. Demander au consensus territorial de tenir lieu de consentement politique serait affaiblir l'un et l'autre.

Les moyens économiques : ce qui demeure

Le Sud a reçu des investissements considérables : routes, ports, énergie, dessalement. Il serait injuste de les méconnaître. Mais l'équipement d'un territoire et sa capacité à créer durablement de la valeur ne sont pas la même chose. Drâa-Tafilalet le rappelle depuis longtemps au reste du pays.

La question décisive n'est donc pas ce que l'État a construit au Sahara, mais ce qui y tiendrait sans lui. Combien d'entreprises locales vivent d'autre chose que de la commande publique ? Combien de compétences formées sur place y restent ? Quels acteurs économiques sahraouis ont un intérêt propre, et non subventionné, à la réussite de l'autonomie ?

Le modèle saharien a longtemps assuré la paix sociale et la stabilité par des transferts, des exonérations et des rentes d'infrastructure. Mais une autonomie sans base productive propre resterait une autonomie sous perfusion : des institutions élues gérant des compensations décidées ailleurs. Elle offrirait aux adversaires du Maroc leur meilleur argument, celui d'un territoire maintenu par la dépense plutôt que consolidé par l'adhésion.

À l'inverse, des capacités économiques ancrées sur place créeraient ce qu'aucune résolution ne peut créer : des intérêts qui défendent la solution d'eux-mêmes. C'est la forme la plus solide de la souveraineté, celle qui n'a pas besoin d'être constamment protégée.

Les moyens narratifs : raconter sa propre séquence

Le 30 octobre, le récit a été écrit par d'autres. Washington a raillé la défense d'une lettre. Moscou a dénoncé l'unilatéralisme. Alger a parlé d'injustice. Le Maroc a répondu par un communiqué de clôture. Chacun a raconté la séquence dans ses propres catégories.

Un pays qui emprunte sa puissance finit par emprunter son récit. La diplomatie marocaine a longtemps laissé ses alliés formuler l'argument à sa place : plan sérieux, crédible, réaliste. Ces qualificatifs ont été utiles. Ils restent ceux d'un tiers qui évalue, non d'un acteur qui explique.

Or la bataille qui s'ouvre se jouera largement sur le terrain du sens. Le vocabulaire de l'autodétermination continue de parler à une partie de l'Afrique et du Sud global. Le Maroc peut-il dire en quoi l'autonomie est elle-même une manière de disposer de soi, et non son contraire ? Peut-il s'adresser aux populations concernées, dans leur langue et leur mémoire, plutôt qu'aux seules chancelleries ? Peut-il raconter le Sahara autrement que comme un dossier à clore ?

Le récit de la clôture comporte d'ailleurs un risque. Il présente comme acquis ce qui n'est encore qu'une vacance. Si la suite déçoit, c'est ce récit qui paiera.

La souveraineté narrative ne consiste pas à communiquer davantage. Elle consiste à produire sa propre lecture des événements, assez solide pour résister à celle des autres, assez honnête pour être crue.

La cohérence comme ressource de puissance

Ces trois moyens se tiennent. Un récit sans pratique politique sonne creux. Une autonomie politique sans base économique reste administrée. Une économie sans récit ne convainc personne de son sens.

Leur point commun est de relever entièrement du Maroc. Le pays ne choisit ni les règles du Conseil de sécurité, ni les rivalités entre puissances, ni le calendrier de ses alliés. Il choisit, en revanche, ce qu'il construit dans l'espace que le 30 octobre a ouvert.

La démocratie territoriale, la responsabilité institutionnelle et la participation des citoyens ne sont pas des concessions à des standards étrangers. Elles ne valent pas par leur utilité diplomatique : les citoyens doivent pouvoir peser sur les décisions parce qu'ils sont les acteurs de la souveraineté nationale.

Le veto d'une grande puissance a rappelé ce qu'un État ne maîtrise pas dans l'ordre international. La vacance qu'il laisse désigne ce qui lui revient. Face aux blocages du Conseil de sécurité, la véritable parade ne réside pas dans l'attente d'une autre résolution, mais dans la solidité de ce que la nation sait décider, construire et préserver par elle-même. La puissance d'un veto s'arrête là où commence la capacité d'une nation à poursuivre sa propre trajectoire.

*Adnan Debbarh enseigne les Relations internationales et la géopolitique à l’ISCAE. 

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