La lettre de Simón Bolívar à Alexandre Pétion : quand Haïti aidait à libérer l’Amérique - Par Samir Belahsen

La lettre de Simón Bolívar à Alexandre Pétion : quand Haïti aidait à libérer l’Amérique - Par Samir Belahsen

Simón Bolívar et Alexandre Pétion : Pour Bolívar, il s’agissait de libérer les colonies espagnoles d’Amérique du Sud. Pour Pétion, il fallait consolider Haïti, première république noire indépendante du monde, dans un environnement régional profondément hostile et de libérer le monde de l’esclavagisme.

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En février 1816, Simón Bolívar remercie le président haïtien Alexandre Pétion pour son soutien à la lutte indépendantiste sud-américaine. De cette lettre historique, c’est la littérature épistolaire que convoque Samir Belahsen. Dans l’épitre de Bolívar, il retrouve les traces d’une solidarité décisive, assortie d’un engagement en faveur de l’abolition de l’esclavage. Une dette politique et morale qui résonne avec les épreuves traversées aujourd’hui par Haïti.

Samir Belahsen

La lettre que Simón Bolívar adressa à Alexandre Pétion le 8 février 1816, depuis Les Cayes, dans le sud d’Haïti, est bien plus qu’un message de remerciement. C’est un document politique et historique majeur. Elle révèle la profonde gratitude du chef indépendantiste vénézuélien envers Haïti et le président Alexandre Pétion. Elle rappelle un engagement décisif : inscrire l’abolition de l’esclavage au cœur de la lutte pour l’indépendance de l’Amérique du Sud.

La lettre, un genre littéraire et instructif

La lettre est un genre littéraire singulier parce qu’elle réunit deux dimensions apparemment opposées, l’intimité et la publicité. Destinée à une personne précise, elle conserve en principe un ton personnel, direct et presque conversationnel.

Mais lorsqu’elle émane d’un chef d’État, d’un révolutionnaire, d’un intellectuel ou d’un prophète, elle dépasse le cadre privé et devient un témoignage historique destiné à être lu, conservé, commenté et transmis.

Le genre épistolaire peut servir à informer, convaincre, consoler, aimer, gouverner, enseigner ou témoigner. On distingue ainsi la lettre personnelle, la lettre d’amour, la lettre officielle ou diplomatique, la lettre philosophique, la lettre ouverte et la lettre littéraire, parfois entièrement fictive. L’expéditeur, le destinataire, la date, la formule d’appel et la signature créent une forme de dialogue écrit entre deux voix.

Cette tradition traverse les religions et les civilisations. Dans l’islam, le Prophète et les califes ont adressé des lettres à des chefs d’État à des communautés et à des Emirs.

Dans le christianisme, les épîtres attribuées à saint Paul s’adressent aux premières communautés chrétiennes pour les exhorter, les enseigner et régler des questions de foi.

Dans la tradition juive également, la lettre a servi d’instrument de transmission spirituelle et doctrinale. La plus connue la lettre de Jérémie, conservée au chapitre 29 du Livre éponyme. Au VIe siècle avant notre ère, le prophète Jérémie adressa, depuis Jérusalem, une lettre aux Juifs déportés à Babylone par Nabuchodonosor. Elle s’adressait aux prêtres, aux prophètes et à l’ensemble de la communauté exilée, les exhortant à s’établir durablement dans leur terre d’exil, à construire des maisons, à cultiver la terre, à fonder des familles et à contribuer à la prospérité de la ville qui les accueillait.

Dans l’Antiquité grecque, la lettre servait déjà à entretenir des liens privés, mais aussi à échanger des idées philosophiques et politiques. Cette pratique a ensuite été reprise et transformée par la littérature latine, puis européenne.

Chez Balzac, la lettre devient un espace d’intimité et de création. Sa correspondance avec Madame Hanska, près de quatre cents lettres échangées entre 1832 et 1850, mêle déclaration amoureuse, confidences et réflexions sur l’art et la vie.

La littérature arabe offre elle aussi des exemples inoubliables. On pense, avec une certaine nostalgie, à la correspondance entre Abbas Mahmoud al-Aqqad et May Ziadeh : une relation intellectuelle et platonique, portée par la beauté de la langue et la puissance de l’idée.

(Ce genre littéraire mériterait d’ailleurs une série de chroniques, tant il a traversé les siècles.)

Une lettre n’est jamais neutre

La lettre de Bolívar à Pétion relève de la correspondance politique et diplomatique. Si elle exprime une gratitude personnelle, elle engage surtout une alliance entre deux projets de libération.

Car la lettre n’est jamais une forme neutre. Elle peut devenir prière, traité, confession, manifeste ou œuvre littéraire. Dans le cas de Bolívar, elle est un acte diplomatique. Le choix du vocabulaire, les formules de respect, l’expression de la reconnaissance et la manière de formuler les demandes construisent une relation entre deux hommes, mais aussi entre deux projets politiques appelés à bouleverser l’histoire.

Pour Bolívar, il s’agissait de libérer les colonies espagnoles d’Amérique du Sud. Pour Pétion, il fallait consolider Haïti, première république noire indépendante du monde, dans un environnement régional profondément hostile et de libérer le monde de l’esclavagisme.

L’Amérique hispanique en 1816

L’année 1816 constitue un moment charnière dans la lutte des peuples de l’Amérique hispanique pour l’indépendance. Après une première phase de victoires, les armées espagnoles reprennent l’avantage. Bolívar est vaincu militairement et politiquement. Il doit quitter le continent sud-américain pour chercher ailleurs les moyens de relancer la révolution.

Il se rend alors en Haïti, indépendante depuis 1804 et dirigée par Alexandre Pétion, héritier de la révolution des esclaves de Saint-Domingue. Haïti incarnait alors la possibilité d’une rupture radicale avec l’ordre colonial et esclavagiste.

Pétion accueille Bolívar et lui apporte armes, munitions, provisions, imprimerie, soldats et moyens de départ. Cette aide n’était pas sans condition. Bolívar devait s’engager à proclamer l’abolition de l’esclavage dans les territoires qu’il libérerait.

Dans sa réponse du 9 février, Pétion précise toutefois qu’il ne souhaite pas que son nom soit mentionné publiquement dans les proclamations de Bolívar. Haïti, isolée et menacée par les puissances esclavagistes et coloniales, devait soutenir la liberté sans s’exposer aux représailles.

Le contenu de la lettre

« Je suis accablé du poids de vos bienfaits. » Dès son ouverture, la lettre montre que l’aide reçue n’est pas une simple faveur matérielle, mais un acte moral et politique considérable. Bolívar sait que, sans le soutien de Pétion, la reprise de sa révolution serait plus difficile, peut-être impossible.

Il écrit ensuite que Pétion s’est montré, en tout, « magnanime et indulgent ». Bolívar n’est pas seulement pour lui un allié militaire, il est aussi un homme généreux, humain, supérieur aux calculs ordinaires du pouvoir.

Lorsqu’il affirme que « nos affaires sont presque arrangées » et qu’il pourra partir dans une quinzaine de jours, il révèle l’urgence du moment. Bolívar attend encore « les dernières faveurs » de Pétion avant de reprendre la mer.

Le cœur politique de la lettre apparaît lorsqu’il évoque sa future proclamation aux habitants du Venezuela et les décrets qu’il compte publier « pour la liberté des esclaves ». Il demande à Pétion s’il pourra exprimer publiquement sa reconnaissance et le nommer comme « l’auteur de notre liberté ».

Bolívar reconnaît ainsi que la liberté des peuples sud-américains doit passer aussi par la liberté des esclaves. Cette exigence lui vient en grande partie de l’exemple et de la condition posée par Haïti.

Une lettre fondatrice

Cette lettre relie trois histoires souvent racontées séparément : l’indépendance de l’Amérique espagnole, la révolution haïtienne et l’abolition de l’esclavage. Elle rappelle qu’Haïti fut un acteur décisif des luttes de libération américaines, et non un simple spectateur.

En demandant à Bolívar d’abolir l’esclavage, Pétion fait de la libération des peuples une condition de la libération des personnes. La reprise de la lutte bolivarienne doit donc beaucoup à un État noir, jeune, isolé et confronté à l’hostilité des puissances coloniales.

Une dette historique

Cette dette historique envers Haïti, et envers l’idéal d’une liberté véritablement universelle, interpelle le monde à la lumière de la situation actuelle du pays.

Haïti est, aujourd’hui, meurtrie par l’insécurité et la violence des gangs. L’économie traverse une récession prolongée, avec une septième année consécutive de récession en 2025, tandis que l’inflation est restée proche de 32%. Plus d’un million de personnes ont été déplacées, et une grande partie de la population a besoin d’une aide humanitaire urgente.

 210 années après, la lettre de 1816 prend une résonance particulière. Elle rappelle qu’Haïti a donné bien plus qu’un refuge à Bolívar, elle a offert au monde une leçon de solidarité entre les peuples opprimés.

Elle invite à réfléchir la responsabilité internationale face à un pays qui, après avoir contribué à la liberté des autres, attend encore que la sienne soit pleinement protégée.

 

L’essentiel de la lettre :

                                    À Son Excellence le Président d’Haïti

Monsieur le Président,

Je suis accablé du poids de vos bienfaits… En tout, vous êtes magnanime et indulgent.

Nos affaires sont presque arrangées et sans doute, dans une quinzaine de jours, nous serons en état de partir. Je n’attends que vos dernières faveurs et, s’il est possible, j’irai moi-même vous exprimer l’étendue de ma reconnaissance.

Dans ma proclamation aux habitants du Venezuela, et dans les décrets que je dois expédier pour la liberté des esclaves, je ne sais pas s’il me sera permis de témoigner les sentiments de mon cœur envers Votre Excellence, et de laisser à la postérité un monument irrécusable de votre philanthropie.

…

Je ne sais, dis-je, si je devrai vous nommer comme l’auteur de notre liberté. Je prie Votre Excellence de m’exprimer sa volonté à cet égard.

Agréez, Monsieur le Président, les respectueux hommages de la haute considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être de Votre Excellence, le très humble et obéissant serviteur.

Signé : Simón Bolívar

Les Cayes, le 8 février 1816