Mouvement unicité et réforme : le rajeunissement ne suffit pas - Par Bilal Talidi

Mouvement unicité et réforme : le rajeunissement ne suffit pas - Par Bilal Talidi

Derrière les embrassades, la tension : à l’ouverture de l’assemblée, les membres du mouvement ne pouvaient que se sentir heurtés par Abdalilah Benkirane qui a adressé une critique cinglante à Aws Rimal. Le secrétaire général du PJD a tourné en dérision le discours du président sortant

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Réuni le week-end dernier à Bouznika pour sa huitième assemblée générale, le Mouvement unicité et réforme (MUR) a porté Mohammed Brahmi, 47 ans, à sa présidence. Ce passage de relais générationnel, explique Bilal Talidi, laisse entières ses difficultés à renouveler ses idées et ses relations avec le PJD.

Bilal Talidi

Une relève aux choix limités

L’arrivée de Mohammed Brahmi consacre le retrait de la génération historique. Issu du mouvement estudiantin, le nouveau président a rejoint très tôt le bureau exécutif de l’Organisation du renouveau estudiantin, qu’il a présidée de 2011 à 2013, avant d’intégrer celui du mouvement.

Deux explications éclairent ce renouvellement. La première tient à une démocratie interne rigoureuse : un premier vote désigne trois candidats, soumis à délibération avant le scrutin définitif. La seconde concerne l’attrait des responsabilités. Depuis la naissance du parti et le recentrage du mouvement sur l’éducation, la formation et la prédication, ses fonctions suscitent moins de compétition que celles du PJD, accélérant la relève.

Ces lectures restent indissociables d’une crise de direction. En vingt ans, Mohammed Hamdaoui, Abderrahim Chikhi, Aws Rimal et Mohammed Brahmi se sont succédé. Mais dès la cinquième assemblée générale, des participants déploraient le nombre limité de candidats disposés à assumer cette responsabilité. Les noms soumis à délibération lors de la septième assemblée sont d’ailleurs revenus à la huitième.

Des ambitions sans bilan

Cette assemblée a retenu deux priorités : la rectitude pour promouvoir la religion et la résistance pour assurer la dignité de la communauté. Les sixième et septième assemblées plaçaient la réforme sous le signe de l’authenticité et du renouvellement. Auparavant, le mouvement privilégiait l’établissement de la religion et la rationalisation de la pratique religieuse.

Aucune évaluation scientifique ne mesure pourtant les résultats de ces orientations. Sur le terrain éducatif, il reste à établir leur effet sur la rectitude des membres, puis des publics visés. Dans la prédication, il faut apprécier leur contribution au développement et à la rationalisation de la pratique religieuse. Sur le plan intellectuel, le bilan doit porter sur l’effort d’interprétation et la production d’idées. Enfin, quelle réponse la société apporte-t-elle aux appels contre la normalisation, notamment populaire ?

L’effacement des missions intellectuelles et du renouvellement au huitième congrès ne relève pas seulement de priorités concurrentes. Il traduit aussi une faiblesse théorique : depuis son autonomisation à l’égard du Parti de la justice et du développement (PJD), le mouvement peine à produire des idées.

Repenser les fonctions avant les structures

La réflexion organisationnelle demeure son domaine le plus vivant. Elle a donné naissance à la différenciation et à la spécialisation. Vingt ans plus tard, le mouvement révise son modèle sans préciser suffisamment les raisons ni les effets attendus. Son action comme mouvement civil réformateur a pourtant fortement décliné.

Chaque fois qu’il constate ce recul, il cherche une réponse dans l’organisation. Or la relance de la pensée théorique permettrait de renouveler sa vision et ses idées. Il faut donc réexaminer ses fonctions avant de débattre de ses structures, de centralisation ou de décentralisation.

Le débat ne peut donc se réduire au choix des responsables ou à la répartition des compétences entre les instances. Il porte sur la capacité du mouvement à retrouver une pensée propre, à définir son rôle dans la société et à traduire ses objectifs en résultats concrets, effectivement évalués.

Une révision profonde exige d’envisager le passage de la contestation à la construction. L’action défensive rapproche le mouvement du parti et l’oppose aux adversaires de celui-ci, malgré leur séparation fonctionnelle et institutionnelle. Participer au développement du pays favoriserait au contraire la coopération avec différents acteurs et donnerait un contenu aux objectifs de la spécialisation.

Les activités culturelles, éducatives et sociales spécialisées devaient attirer des personnalités extérieures et ouvrir des coopérations. Leurs résultats restent modestes. La priorité contestataire a creusé le fossé avec les adversaires au lieu de faciliter le travail commun.

Benkirane ravive les tensions

À l’ouverture de l’assemblée, les membres du mouvement ne pouvaient que se sentir heurtés par Abdalilah Benkirane qui a adressé une critique cinglante à Aws Rimal. Le secrétaire général du PJD a tourné en dérision le discours du président sortant, comme pour lui dire : « Si le mouvement a choisi de se distinguer du parti, de se consacrer à la prédication et de laisser le Parti de la justice et du développement affronter seul son destin dans l’océan de la politique, sans soutien, pourquoi ton discours était-il aussi politique, au point de ne rien laisser au responsable politique à ajouter ? »

Son intervention a rouvert la plaie. Dans un langage implicite mais clair, il attendait du mouvement davantage qu’un soutien : l’obéissance et la soumission. « C’est le mouvement, la mère, qui a donné naissance au parti, le fils. Quand la mère vieillit, c’est le fils qui prend soin d’elle », leur a-t-il lancé.

Nul doute que cette pression restera sans effet sur la majorité des membres et sur la nouvelle direction. Ils ne modifieront pas leur doctrine. La différenciation est une décision acquise, que Benkirane n’a pu remettre en cause même lorsque son conseiller à la présidence du gouvernement, Abderrahim Chikhi, dirigeait le mouvement.

Un même discours, deux organisations

L’intervention de Benkirane mérite néanmoins attention sur un autre point : le mouvement et le parti partagent une même logique de contestation et de défense. Leur séparation n’a donc pas produit la distinction attendue dans leur manière de réagir aux événements politiques.

Le mouvement doit choisir. S’il entend préserver sa vocation civile, il lui faut revoir cette logique et privilégier la construction, le développement et la participation citoyenne. Cette orientation donnerait un sens à son autonomie et favoriserait les coopérations recherchées depuis sa spécialisation.

S’il conserve le même registre contestataire que le parti, mieux vaudrait réorganiser les relations entre le MUR et le PJD. Il n’est pas raisonnable de tenir un discours identique tout en partageant l’action entre deux organisations désormais traversées par de fortes tensions affectives. Le rajeunissement de la présidence ne dispense pas de la clarification du projet.