Politique
Le PAM face à ses propres intérêts – Par Adnan Debbarh
Le PAM arrive donc aux responsabilités avec deux ambitions difficiles à concilier : préserver la proximité avec les centres de décision qui a nourri son ascension et donner aux Marocains des raisons nouvelles de croire à l'action politique.
Arrivé à la tête du gouvernement, le Parti authenticité et modernité (PAM) se trouve confronté aux contradictions de sa propre trajectoire politique. Comment engager des réformes profondes tout en préservant les équilibres qui ont favorisé son ascension ? Dans cette analyse, Adnan Debbarh examine les tensions entre proximité avec les centres de décision, ambitions réformatrices et intérêts politiques. De l'ouverture de l'économie à la régionalisation avancée, il interroge la capacité du parti à transformer un système dont il est lui-même l'un des principaux bénéficiaires.

Adnan Debbarh
Gouverner sans déplacer les équilibres
Le PAM a obtenu ce que tout parti politique ambitionne : diriger le gouvernement. Mais sa victoire le place devant une difficulté singulière. Il veut transformer le fonctionnement du pays tout en occupant une position privilégiée dans le système qui en organise les équilibres. Jusqu'ici, cette proximité constituait un avantage. Elle pourrait désormais devenir sa principale gêne.
Fatima Ezzahra El Mansouri dirige une coalition associant le PAM aux formations issues de la Koutla. Pour la première fois, une femme conduit le gouvernement marocain. L'événement est historique. Il intervient pourtant dans un climat politique peu favorable : les élections de septembre ont confirmé la distance entre les partis et une grande partie des citoyens. La nouvelle majorité dispose des sièges nécessaires pour gouverner. Elle ne dispose pas, pour autant, d'un large soutien populaire.
Le PAM arrive donc aux responsabilités avec deux ambitions difficiles à concilier : préserver la proximité avec les centres de décision qui a nourri son ascension et donner aux Marocains des raisons nouvelles de croire à l'action politique.
Le prix de la proximité
La composition du gouvernement éclaire cette situation. Le PAM détient la Chefferie du gouvernement, les Finances, la Justice, l'Agriculture et plusieurs portefeuilles stratégiques. Ses partenaires disposent de responsabilités importantes, notamment dans les domaines productifs et sociaux. Mais conduire une politique sectorielle ne signifie pas nécessairement maîtriser les arbitrages qui en déterminent les moyens.
Cette distribution n'est pas innocente politiquement. Elle permet au PAM de se trouver à plusieurs endroits où les décisions se préparent, se financent ou se contrôlent. Ses partenaires peuvent agir, mais certaines conditions de leur action dépendent de leviers situés ailleurs.
Le parti n'a pas seulement obtenu davantage de responsabilités. Il occupe une position particulière dans les rapports de force de la coalition.
Cette position n'est pas le résultat d'un choix récent. Le parti a été créé en 2008, dans l'orbite des centres de décision, comme instrument de recomposition du champ politique. La proximité n'est pas sa stratégie : elle est sa condition d'origine. Le parti n'a pas choisi la place qu'on lui a faite. Mais il en a hérité, il en a tiré parti pendant quinze ans et il en dirige aujourd'hui le gouvernement.
Le parti conçu pour faire, aussi, barrage à la Koutla la coalise aujourd'hui. Ce retournement dit quelque chose : les configurations de l'ère précédente ne structurent plus les allégeances. Il dit aussi que le PAM n'a jamais été lié à un camp, mais à une position et que cette position a simplement changé de partenaires.
Dans le système marocain, cette proximité procure de l'information, de l'influence et des possibilités de réalisation. Les dirigeants du PAM ont choisi de travailler à l'intérieur de cette organisation plutôt que de la contester de l'extérieur. Ils considèrent manifestement qu'ils peuvent y être plus utiles qu'ailleurs.
Mais la proximité a un prix. Elle associe celui qui en bénéficie à la préservation des mécanismes dont dépend son influence.
Tant que les réformes améliorent l'exécution des politiques sans toucher à ces mécanismes, la contradiction reste discrète. Elle apparaît lorsque la transformation exige de modifier les conditions mêmes dans lesquelles le pouvoir s'exerce.
Le premier conflit sera économique
La déclaration gouvernementale veut porter l'investissement privé aux deux tiers de l'investissement national. L'objectif suppose bien davantage que des subventions et des avantages fiscaux. Il exige que de nouvelles entreprises puissent accéder aux marchés, au financement, au foncier et aux commandes publiques sans dépendre de relations privilégiées.
Or la rente marocaine ne se réduit pas à la corruption. Elle peut naître de procédures parfaitement régulières, de critères de sélection avantageant certains opérateurs ou de décisions administratives dont les bénéficiaires sont connus avant même que la concurrence ne s'exerce réellement.
Une entreprise peut respecter la loi et profiter durablement d'un environnement qui décourage ses concurrents.
La question pour le PAM est donc concrète. Ses ministres accepteront-ils des règles qui rendent les décisions plus ouvertes, les avantages contestables et les bénéficiaires sanctionnables lorsque leurs engagements ne sont pas tenus ?
Une telle évolution ne menacerait pas seulement quelques intérêts économiques. Elle réduirait aussi la valeur politique de l'accès privilégié aux décideurs.
Voilà le premier conflit possible entre la volonté de réforme et les avantages de la proximité.
Le territoire, second révélateur
La régionalisation avancée fournit une autre épreuve.
Le gouvernement annonce des transferts de ressources et une clarification des compétences. Mais les programmes territoriaux continuent de s'organiser autour des gouverneurs et des walis. L'administration se rapproche des territoires ; les arbitrages essentiels restent dans la chaîne de décision de l'État.
Cette organisation peut améliorer la coordination et accélérer certains projets. Elle maintient aussi les élus régionaux dans une position où ils répondent politiquement de résultats qu'ils ne maîtrisent pas entièrement.
Le choix est ici particulièrement clair. Donner davantage de moyens aux régions ne revient pas à leur reconnaître davantage de pouvoir. Pour que les élus puissent réellement décider, il faudrait accepter que certains arbitrages échappent à l'administration territoriale.
Ce déplacement réduirait une forme de contrôle dont le système tire une partie de sa cohérence.
Le PAM, qui bénéficie lui-même d'une organisation fondée sur la maîtrise des leviers transversaux, se trouve ainsi devant une question délicate : jusqu'où peut-il défendre l'autonomie des autres lorsqu'une partie de sa propre puissance repose sur leur dépendance ?
Une responsabilité qui n'est plus déléguable
Il serait commode, pour la nouvelle majorité, d'attribuer ses difficultés futures aux pesanteurs administratives, aux contraintes budgétaires ou à la complexité institutionnelle. Ces contraintes existent. Mais le PAM ne les découvre pas en arrivant au gouvernement.
Il n'a pas inventé la place qu'il occupe. Il l'a acceptée, il en connaît les règles et il en retire des avantages depuis quinze ans. Il ne peut donc se présenter simultanément comme le principal bénéficiaire de certains équilibres et comme un acteur entièrement empêché par eux. La généalogie d'un parti n'excuse pas la conduite d'un gouvernement.
Cela ne condamne pas son ambition réformatrice. Cela change la nature de sa responsabilité.
La Cheffe du gouvernement devra notamment arbitrer entre les intérêts de son parti et ceux de ses partenaires. Elle devra parfois soutenir une réforme qui réduit les marges d'influence de ceux qui l'ont portée au pouvoir. Elle devra surtout rendre visibles les décisions prises et les responsabilités engagées.
La proximité avec le pouvoir lui offre une occasion d'agir. Elle ne saurait devenir une excuse pour ne pas choisir.
Le PAM a longtemps pu présenter son insertion dans le système comme la condition de son efficacité. Désormais, il dirige le gouvernement. Il lui revient de montrer ce que cette efficacité produit lorsqu'elle rencontre les intérêts qu'il contribue lui-même à protéger.
Le véritable test ne sera pas de savoir si le PAM peut gouverner dans les équilibres existants. Il sera de voir ce qu'il fera le jour où gouverner exigera de renoncer à l'un des avantages que ces équilibres lui procurent.
*Adnan Debbarh enseigne les Relations internationales et la Géopolitique à l’ISCAE.