Traduire Racine sans l’imiter : le pari de Taha Hussein - Par Samir Belahsen

Traduire Racine sans l’imiter : le pari de Taha Hussein - Par Samir Belahsen

Traduire Racine dans un arabe d’une beauté comparable à celle du français de Racine devait prouver, selon Taha Hussein, que la langue arabe pouvait accueillir et exprimer « la modernité européenne ».

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En traduisant Andromaque de Racine en arabe en 1935, Taha Hussein ne cherchait pas à reproduire les alexandrins du dramaturge français, mais à restituer leur puissance tragique dans une autre tradition littéraire. À travers cette entreprise, le grand intellectuel égyptien ouvrait une réflexion sur la fidélité, l’appropriation culturelle et la capacité des langues à réinventer les classiques. Samir Belahsen revisite cette expérience singulière, entre héritage de la Nahda, dialogue des cultures et débats contemporains sur la traduction et la réécriture des œuvres.

Samir Belahsen

La traduction en arabe des classiques français constitue une tradition ancienne. Les origines remontent à la Nahda, au XIXe siècle. On peut y distinguer trois grandes générations de « traducteurs », qui ont graduellement fait entrer la littérature européenne dans l’espace culturel arabe.

Trois générations de médiateurs

On y trouve les pionniers de la Nahda égyptienne :

Rifa‘a Al-Tahtawi (1801–1873) qui fut l’un des premiers artisans de ce mouvement. Envoyé à Paris par Méhémet Ali (1769-1849), il fonda à son retour en Egypte l’École des langues du Caire et contribua à faire connaître des auteurs tels que Montesquieu, Racine et Fénelon.

Taha Hussein (1889-1973), le « doyen des lettres arabes » عميد الأدب العربي, incarne une étape plus aboutie de cette entreprise. Aveugle, formé à la Sorbonne, il traduisit de grands classiques Racine, Voltaire, Andromaque (1935), Zaïre (1947) et une part importante de la tragédie grecque, à partir du français.

Les grands traducteurs classiques du Machrek

Au XXe siècle, plusieurs traducteurs du Machrek ont considérablement élargi le champ de la réception arabe de la littérature française et européenne :

Sami Al-Droubi (1921-1976), le Syrien fut l’un des plus prolifiques, il traduisit notamment Stendhal, Balzac, Flaubert, Camus et Sartre.

Sohail Idriss (1925-2008), le Libanais, avait traduit Sartre et Camus (L’Étranger et La Peste) et Simone de Beauvoir.

Mohamed Enani (1939- 2008), l’Égyptien était l’un des principaux traducteurs de Molière, Racine et Shakespeare.

La nouvelle école maghrébine

La scène maghrébine contemporaine témoigne d’un regain remarquable de traductions plus soignées. On peut citer :

Mohamed Jlid qui avait traduit les œuvres Gilbert Sinoué, dans un arabe classique soutenu et d’une grande pureté.

Saïd Boukrami avait, lui, traduit Les Trois Mousquetaires de Dumas. Nassreddine Chakir a fait connaître Germinal de Zola.

Moubarak Lamrabet avait traduit Les Années d’Annie Ernaux bien avant que celle-ci ne reçoive le prix Nobel de littérature.

Citons aussi, Aïda Matarji Idriss et Mohamed Aït Hanna célèbres pour la traduction arabe de L’Étranger de Camus ; leurs deux versions font l’objet d’études universitaires.

Andromaque selon Racine et Taha Hussein

La traduction d’Andromaque réalisée par Taha Hussein en 1935, publiée chez L’imprimerie Al-Amiriyya, constitue l’une des premières grandes versions arabes d’une tragédie française classique. 

L’intrigue et les forces dramatiques

Andromaque met en scène le destin tragique d’Andromaque, veuve d’Hector et ancienne princesse troyenne, après la chute de Troie. Captive de Pyrrhus, fils d’Achille, elle doit protéger son fils Astyanax tout en refusant d’épouser son vainqueur, par fidélité à son époux défunt et par dignité.

Dans les trois œuvres, d’Euripide, de Racine et de Taha Hussein, on retrouve la même série de passions contrariées :

  • Pyrrhus aime Andromaque, qui lui résiste,
  • Hermione aime Pyrrhus, qui l’abandonne,
  • Oreste aime Hermione, sans être aimé en retour.

Et il y a enfin l’amour fidèle d’Andromaque pour Hector, le défunt dont elle refuse de trahir la mémoire.

Ces amours non réciproques engendrent la jalousie, la vengeance et le meurtre. Il y a enfin un amour résistant pour un défunt déchu.

Les trois « versions » articulent l’amour, le devoir, la loyauté conjugale et maternelle, la fatalité, en plus des enjeux moraux et politiques de la guerre.

Pourquoi Taha Hussein traduit-il Racine en 1935 ?

De retour de la Sorbonne, Taha Hussein entend démontrer une thèse centrale sur l’Avenir de la culture en Égypte. Pour lui l’Égypte n’est pas seulement arabe et musulmane, elle est aussi méditerranéenne.

Ainsi, traduire Racine dans un arabe d’une beauté comparable à celle du français de Racine devait prouver, selon lui, que la langue arabe pouvait accueillir et exprimer « la modernité européenne ».

Il inscrit également son œuvre dans une logique de continuité littéraire, si Racine avait lui-même réécrit Euripide, pourquoi l’arabe ne pourrait-il pas, à son tour, réapproprier Racine ?

Il ne voulait aucunement faire une reproduction littérale, il voulait une création d’un équivalent esthétique et culturel.

Une réécriture plutôt qu’une traduction

L’Andromaque de Taha Hussein ne conserve pas l’alexandrin Racinien. Il substitue au vers français une belle prose arabe classique, rythmée, musicale et fortement cadencée. Elle fait appel à la paronomase (سجع), pour rythmer la musicalité de son texte.

C’est ainsi que la traduction pour lui n’est pas de transporter les mots, mais de recréer leur fonction.

Taha Hussein ne cherche aucunement à reproduire la forme versifiée de Racine. Il tente de reconstruire dans une prose arabe classique sa gravité tragique, sa tension dramatique et sa densité rhétorique. Le recours au Sajaa, aux parallélismes et aux anaphores participe de cette méthode de compensation esthétique.

Une lecture politique de la fidélité

Si, Andromaque, chez Euripide, apparaît comme une captive soumise à son sort, chez Racine, elle devient une reine qui résiste par fidélité à Hector. Taha Hussein reprend cette dimension et l’accentue, la reine veuve refuse de devenir l’épouse du vainqueur. Dans le texte, il l’appelle La reine الملكة, , quand Racine l’appelle Andromaque. Taha Hussein insiste sur son ancien statut.

Dans l’Égypte de 1935, sous occupation britannique (même si officiellement elle était un royaume indépendant), la lecture de Taha Hussein pourrait une résonance politique.

Pyrrhus peut donc être perçu comme la figure de l’Empire, Andromaque incarnerait la résistance de l’identité nationale et culturelle.

Une méthode de traduction culturelle

La démarche de Taha Hussein est plutôt singulière.

Sans imiter l’alexandrin, il crée une prose arabe haute, d’apparence simple mais difficile à imiter. C’est ce que l’on appelle Sahl Mumtaniaa سهل ممتنع, une prose d’apparence simple, mais presque impossible à imiter.

C’est traduire la noblesse, non le vers…

Il restaure une musicalité tragique avec des phrases amples, des répétitions, des anaphores et des parallélismes.

Le lexique et le rythme évoquent parfois la langue coranique, non pour islamiser Racine, mais pour lui donner en Egypte une gravité équivalente à celle qu’il possédait pour le public français du XVII -ème.

Taha Hussein explique même certaines références mythologiques, pour rapprocher le texte du public arabe.

Parfois, il ajoute une morale explicite à la fin des actes, selon une tradition narrative arabe.

Pour lui, pour faire agir Racine en arabe, il fallait le recréer.

 Réécrire les classiques : une question toujours actuelle

La traduction d’Andromaque par Taha Hussein ne répond évidemment pas aux débats contemporains sur la réécriture des classiques, qui ont pris depuis des formes très différentes. Elle peut néanmoins nous aider à les voir autrement. Pour Taha Hussein, il ne s’agissait ni de « corriger » Racine au nom de sensibilités actuelles, ni de l’enfermer dans une fidélité philologique qui aurait figé l’œuvre dans sa langue d’origine. Il s’agissait de la faire entrer dans une autre langue, une autre culture et une autre actualité.

Cette démarche rappelle, sans s’y confondre, le travail d’autrices contemporaines comme Anne Carson, saluée par l’Académie suédoise pour avoir créé de nouvelles formes littéraires à travers un dialogue inventif avec la tradition classique.

Mais là où Carson explore librement les possibles de la réécriture, Taha Hussein poursuivait un objectif plus précis : donner à la littérature européenne une existence esthétique crédible en arabe.

Son Andromaque n’est donc pas simplement « Racine en arabe ». C’est une Andromaque devenue égyptienne : une œuvre qui conserve son nom, mais reçoit une nouvelle langue, une nouvelle famille culturelle et une nouvelle raison d’exister.

Anne Carson parait plus audacieuse, elle trahit plus et crée même le dialogue.

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 Taha Hussein appelait cette opération Tamthil التمثيل : s’approprier une œuvre, non l’imiter servilement. Le mot Tamthil fait appel au jeu de l’acteur qui doit s’approprier le personnage tel qu’il le conçoit.

Son Andromaque n’est donc pas simplement « Racine en arabe ». C’est Andromaque devenue égyptienne : une œuvre qui conserve son nom, mais qui reçoit une nouvelle langue, une nouvelle famille culturelle et une nouvelle raison d’exister.

Il faut souvent trahir pour rester fidèle à l’essentiel…

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