Culture
Un livre à la reconquête de la passion littéraire - Par : Amine Martah
Ce livre est de ces livres qui vous donnent l’envie de rencontrer l’auteur, de converser avec lui autour d’un café ou d’un verre de thé à la menthe. L’auteur devient la figure d’une sympathie intellectuelle, l’objet d’un désir d’échange, l’inséminateur de l’espoir en un dialogue possible ; un dialogue potentiellement riche. Et quitte à prendre un café en sa compagnie, le lecteur rêve que cela se passe au milieu de ses livres, dans l’intimité érudite d’où naissent les savoirs mis à sa dispositio
Dans « Les Compagnons indociles », publié chez Gallimard, Abdeljalil Lahjomri célèbre la littérature tout en bousculant les habitudes et les certitudes du monde des lettres. Sous la plume d’Amine Martah, professeur de l’université Cadi Ayyad de Marrakech, cet ouvrage apparaît comme une invitation à renouer avec le plaisir de lire, l’exigence d’écrire et la liberté de débattre. Entre réflexion sur la langue, regards critiques sur la littérature marocaine et hommages aux écrivains, une traversée passionnée de l’univers des livres, où l’admiration n’exclut ni le désaccord ni la controverse.

Par Amine Martah
Abdeljalil LAHJOMRI, Secrétaire Perpétuel de l’Académie du Royaume du Maroc, publie chez Gallimard dans la collection « Continents Noirs » ce livre-rencontre, ce livre-bibliothèque. Une œuvre à laquelle il a donné le titre de Les Compagnons Indociles, et qui est entièrement dédié à une passion de la littérature : une identité originelle et inaliénable qu’assoit un sous-titre sans ambiguïté : « Passions littéraires ».
Ce livre est de ces livres qui vous donnent l’envie de rencontrer l’auteur, de converser avec lui autour d’un café ou d’un verre de thé à la menthe. L’auteur devient la figure d’une sympathie intellectuelle, l’objet d’un désir d’échange, l’inséminateur de l’espoir en un dialogue possible ; un dialogue potentiellement riche. L’auteur est happé à une sacralité mortifère, il est ressuscité du tombeau théorique, n’en déplaise à Roland Barthes, pour recouvrir une chaire, pour respirer et même marcher au côté du lecteur. Il n’est plus alors cette lointaine figure autoritaire toujours froide, même au nom d’une prééminence scientifique et intellectuelle reconnue et même admirée. Ce sont là des livres-rencontres ; des livres vibrants et vivifiants qui redonnent à l’écriture sa part de causerie et l’éveillent à ce qu’elle est au départ et à la fin, à savoir un échange bienveillant autour de quelques sujets communs et sur fond de quelques passions partagées. Ce livre est certainement de ceux-là. Mais il est encore plus que cela.
Ce livre est aussi de ces livres qui font fantasmer sur la bibliothèque de l’auteur. Quitte à prendre un café en sa compagnie, le lecteur rêve que cela se passe au milieu de ses livres, dans l’intimité érudite d’où naissent les savoirs mis à sa disposition par une ingénieuse composition, dans les pages d’un livre-bibliothèque. Et il n’est pas juste question de titres énumérés, étalés et référencés. C’est le sentiment d’une présence forte, celle d’un lecteur aguerri qui habite, hante même, sa bibliothèque dans le sens où chaque livre lu devient sien, devient une part de sa propre pensée. Le livre-bibliothèque n’est pas une compilation de noms, encore moins une démonstration d’érudition, c’est l’acte de lecture-même, concrétisé en « mouvement qui déplace les lignes[1] », en paragraphes et en pages. Être admis par un tel auteur dans sa bibliothèque, c’est avoir l’envie de lire et c’est apprendre à lire. Et ce livre est un apprentissage, peut-être même un réapprentissage à lire.
Il est, certes, des passions tristes que nous distinguons, depuis Spinoza, des « passions joyeuses », des passions contagieuses et mieux encore des passions étendard. Le fait est que c’est en porte-étendard que l’auteur de ce livre nous invite à faire défiler ces pages afin de nous mener à un champ de bataille moderne : reconquérir les contrées perdues de la littérature. Mais il faut prendre garde à ne point se méprendre, ce n’est guère un ramassis de slogans que l’on crie fort et dont on ne retrouve que les échos répétitifs, c’est une passion qui convainc, qui mène les yeux et l’esprit du lecteur à coups d’arguments et surtout grâce à une démonstration par la forme et par le fond.
C’est d’abord une langue et un style qui surprennent et impressionnent. Tout au long de notre histoire commune et tumultueuse avec la langue française, il y en a eu qui ont succombé à sa tyrannie sans mot férir, il y en a eu qui lui ont fait la guerre et l’ont considérée comme « butin », il y en a eu qui se sont forcées d’y greffer leurs langues maternelles jusqu’à la créolisation et même au-delà… Ce livre réclame un devoir d’équilibre et de justesse : une maîtrise totale qui procure sérénité d’usage et efficacité d’expression. Et c’est en cela que l’argumentation est complète et efficace, car le style s’oblige à un devoir de retenue et de pureté dont toute phrase est la preuve concrète. Une exigence extrême que l’auteur s’applique à lui-même avant de la réclamer aux autres. Et si on n’est pas assez outillé pour en sentir le travail permanent tout au long du livre, la postface en explicite la préméditation : « L'écriture, comme la lecture, requiert un art d'équilibre : savoir retrancher plus souvent qu'ajouter, émonder davantage qu'accumuler[2] ». Et lorsque l’auteur ajoute à la ligne suivante : « Je confesse un attachement constant à la phrase ample, méditerranéenne… », nous devons nous rendre compte de l’austère labeur, l’art poétique à l’épreuve dans le texte[3] (Boileau étant bien entendu cité dans le livre).
Il est donc naturel et légitime que l’auteur dénonce, par exemple, ce qu’il appelle une « contre-poétique du langage[4] » qu’il reconnait chez certains noms fortement médiatisés de la littérature marocaine et dont Abdellah Taïa est le triste « chantre[5] ». Dans la même suite logique, nous retrouvons une interrogation ouverte sur « la langue familiale[6] », concept que l’auteur emprunte à Abdelfettah Kilito pour en signaler l’acuité et en prolonger le traitement problématique. Si, comme l’énonce le célèbre essai d’Abdelfettah Kilito, on « parle toutes les langues, mais en Arabe[7] », les survivances d’une langue maternelle étant persistantes, voire indélébiles, l’auteur semble suggérer une réflexion sur leur usage systématique, pour ne pas dire facile. N’y aurait-il pas matière à y déceler comme un abandon de l’exigence de l’écriture, un relâchement de la recherche du mot juste et de la formule exacte ? Question sans réelle réponse dans le corps de ce texte. Il n’en demeure pas moins que la langue de l’auteur en elle-même est une forme de réponse par l’affirmative : l’impératif d’épuration y est tel qu’il en devient démonstratif et même exemplaire. Toutefois, force est d’admettre qu’imprégné d’une culture de débat, le livre se garde de conclure à propos d’une problématique aussi vaste et complexe ; la bêtise étant de vouloir conclure, comme dirait Flaubert. Plus encore, la pensée de l’auteur penche vers le dépassement dialectique puisqu’il propose d’approcher la question par un inversement d’angle de vue : en parlant le français (ou d’autres langues) en arabe ou se retrouve à parler l’arabe en français. Et d’affirmer en guise de noble horizon au débat : « Ces échanges féconds entre langues ne se réduisent pas à une simple contamination lexicale ni à un mécanisme d'économie de la pensée : ils traduisent un mouvement plus profond de métissage des imaginaires, des rythmes syntaxiques et des structures mentales[8].»
Cette franche brèche ouverte dans le mur de la bien-pensance critique qui semble dominer le milieu littéraire, ou pour être juste le non-débat littéraire, n’est pas unique. Ce livre en propose bien d’autres. Pour dernier exemple, et afin de ne pas tomber dans le travers d’en dire trop, nous pouvons évoquer la non moins franche prise de position pour une « abolition[9] » du « je ». Ici encore, l’exigence semble de mise, le penchant pour la facilité écarté avec une sincère invitation à l’effort honnête et au sens des responsabilités. Tzvetan Todorov dans son essai « La littérature en péril[10] » avait dénoncé une littérature « solipsiste » qui représente l’un des « périls » modernes de la littérature. L’auteur de ce livre en dénonce les manifestations sur la littérature marocaine, accentuées, peut-être légitimées, par une certaine tradition biographique qui a accompagné la naissance même de cette littérature. « Les souvenirs des uns et des autres sont certes émouvants, mais se ressemblent[11] », assène-t-il sans ambages. De quoi susciter un débat littéraire impératif, mais aussi, de quoi inciter une remise en question profonde ; du moins c’est l’espoir pieux de l’auteur et le nôtre.
Bien d’autres sujets tabous, prisonniers des palabres personnels, des messes basses et des échanges restreints, sont tirés de leur réclusion incompréhensible : l’existence ou pas d’une littérature coloniale, l’antilittérature et son impact médiatique, les mécanismes modernes de consécration, etc. À bon lecteur, salut !
Sont aussi tirées de l’oubli quelques figures négligées, sacrifiées ou massacrées de la littérature de façon générale et de la littérature marocaine en particulier. Car c’est aussi un livre-hommages. Hommage au patrimoine littéraire universel, tout d’abord, à une littérature en particulier (à savoir la littérature marocaine d’expression française), puis hommages à ce que l’auteur appelle « ces compagnons indociles ». À cela près que, comme le titre le précise pour qui sait lire, ce ne sont pas de ces hommages fades et pompeux qui sonnent creux comme un vulgaire avis personnel, ce sont de vrais hommages. C’est-à-dire qu’ils rendent justice par la justesse. Pour l’auteur, il est clair que l’hommage admet, voire exige, l’expression d’un désaccord, d’un différend. Ainsi, à ce cénacle électif, M. Lahjomri consacre quelques hommages authentiques sans jamais les sacrer. Pour en faire, conclut-il à la postface, « y compris ceux dont les œuvres ont suscité le débat, la réserve ou le désaccord[12] », ses « compagnons ».
D’aucun nous demanderait, qu’en est-il du genre ? N’était-il pas plus judicieux de commencer par le préciser ? Certes. Toutefois, il est mieux de le démontrer. La couverture le tait, mais l’introduction auctoriale suggère que ce sont des chroniques. Il faut pourtant dire, à la manière de René Magritte « ceci n’est pas une pipe », ceci n’est pas un recueil de chroniques. Le compte rendu laconique et lacunaire que nous venons d’en faire est susceptible de préparer la lecture d’un essai : il en a la teneur, la composition et l’exigence.
À la fin de ce parcours, ce livre, tour à tour livre-hommages, livre-rencontres et livre-bibliothèque, demeure une étendue infinie de lectures. Rien de surprenant en fin de compte. L’ouvrage commence par une citation de Jorge Luis Borges : « Que d'autres se flattent des livres qu'ils ont écrits, moi je suis fier de ceux que j'ai lus[13] » qui convoque le lecteur de la bibliothèque universelle. Puis, il cite en dernier recours Roland Barthes
« Écrire la lecture, c’est faire entendre ce que la lecture a fait du texte [14]» qui en appelle à la co-construction du sens, à la lecture personnelle, libre et assumée. In fine, demeure surtout l’image obsédante de la bibliothèque de l’auteur comme une promesse, comme source intarissable pour des livres à venir.
1 Charles Baudelaire, « La beauté ».
2 P. 211
3 On dirait que ces vers sont constamment convoqués : « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage, / Polissez-le sans cesse, et le repolissez, / Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »
4 P. 69
5 P. 41
6 P. 71
7 Cité p. 71
8 P. 74
9P. 40
10 Tzvetan Todorov, La Littérature en péril, Flammarion, 2007, 94 pages.
11P. 40
12 P. 211
13 L’épigraphe du livre
[14] P. 212