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Colloque sur les « Correspondances méditerranéennes : Le Sentiment de l’Histoire - Par Abdeljelil Lahjomri
Méditerranée, Abdeljelil Lahjomri, Académie du Royaume, Mohammed Arkoun, Dialogue des cultures, Mémoire historique
À l’ouverture du colloque « Correspondances méditerranéennes : Le Sentiment de l’Histoire », Abdeljelil Lahjomri invite à redécouvrir la Méditerranée comme un espace de circulation des langues, des savoirs et des civilisations. De l’héritage phénicien et grec à la pensée de Mohammed Arkoun, le secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume du Maroc explore les correspondances entre les peuples et les mémoires, plaidant pour une culture du dialogue, de la traduction et de la reconnaissance des différences, sans effacer les blessures de l’histoire. Son exposé introduit deux jours d’échanges autour de la Méditerranée, « un espace unique : un lieu, un pourtour, un berceau commun (qui) bien avant que les frontières ne la fragmentent, (…) fut une bibliothèque liquide où circulaient les hommes, les langues, les sciences et naviguaient les récits. » Le colloque devrait déboucher sur le lancement, vendredi 16 octobre, des activités de La Maison des Mondes du Livre, créée par l’Académie du Royaume en vue d’inscrire durablement l’héritage de la désignation de Rabat en 2026 comme capitale mondiale du livre par l’UNESCO.

Les Phéniciens (…) ne fondèrent pas seulement des comptoirs. Ils inventèrent des escales (…), mais aussi des récits (…) semèrent aussi un alphabet (pour) écrire le monde et transmettre la mémoire. Les Grecs recueillirent cet héritage ; les Romains l’étendirent ; les savants d’Alexandrie, puis les traducteurs de Cordoue, de Fès et de Tolède en firent un patrimoine commun. (Abdeljelil Lahjomri)
La rencontre d’aujourd’hui procède de cette mission que l’Académie du Royaume n’a eu de cesse de consacrer : l’écoute des faiseurs d’avenir que sont les éducateurs, les écrivains et les artistes.
Notre institution doit aussi à Jean-Noël Schifano qui a apporté un supplément de soleil à Rabat. Il n’a pas ménagé sa peine et n’a pas eu besoin de mon appui, mais seulement de son allant, pour bâtir ce rendez-vous qui est un prolongement des graines qui ont été semées.
Ce n’est pas au directeur littéraire des Éditions Gallimard que je veux aujourd’hui adresser mes remerciements, mais à l’artisan des fidélités à l’histoire et aux sentiments qu’elle nous inspire. Je peux le dire en me souvenant moi-même que ce furent les hasards de la correspondance et, plus encore, les bonheurs de la confidence qui me conduisirent à lui parler de la Méditerranée.
Notre réunion d’aujourd’hui n’aurait pu avoir lieu sans un échange épistolaire au cours duquel, évoquant une idée que je croyais révolue, il me répondit qu’il en avait lui-même jeté les bases, sur les marches et les pentes du Vésuve, à travers une exposition de plasticiens - Creator Vesevo - où l’Europe, rassemblant les talents et inspirant les coopérations, se donna rendez-vous sur les rivages de la baie de Naples. En Méditerranée. Cette idée nous rapprocha ; elle fut comme une pelote permettant de tirer le fil des rencontres, le fil des épopées et des songes, pas seulement pendant les nuits d’été.
C’est ainsi qu’est né ce colloque.
La Méditerranée, berceau des civilisations et des échanges
Plus qu’une idée, la Méditerranée renvoie à un espace unique : un lieu, un pourtour, un berceau commun. Bien avant que les frontières ne la fragmentent, elle fut une bibliothèque liquide où circulaient les hommes, les langues, les sciences et naviguaient les récits. D’Homère aux philosophes grecs, des navigateurs phéniciens aux géographes arabes, des marchands aux traducteurs, des pèlerins aux voyageurs, des simples pêcheurs aux mariniers, cette mer n’a jamais cessé d’être un espace de transmission. Chaque traversée emportait autant de manuscrits que de marchandises ; chaque escale devenait une école de l’altérité ; chaque port une fabrique d’imaginaires communs ; chaque rive un réservoir de légendes.
Les Phéniciens, partis de Tyr et de Sidon, ne fondèrent pas seulement des comptoirs. Ils inventèrent des escales où l'on échangeait des marchandises, mais aussi des récits. Si Didon revenait parmi nous, elle serait sans doute heureuse de voir que son nom continue d'accueillir les voyageurs autour d'une même table. Les Phéniciens semèrent aussi un alphabet, une manière de tracer et de retracer, d’écrire le monde et de transmettre la mémoire. Les Grecs recueillirent cet héritage ; les Romains l’étendirent ; les savants d’Alexandrie, puis les traducteurs de Cordoue, de Fès et de Tolède en firent un patrimoine commun. Nous venons de tenir un colloque sur les empires almoravides et almohades. Ils témoignent de la navigation en Méditerranée où les imaginaires et les civilisations voyagent, se côtoient, se reniflent et, parfois scellent des alliances avec l’ineffaçable beauté. La Méditerranée n’a jamais été une frontière : elle fut longtemps la plus vaste école de traduction que le monde ait connue.
C’est dans cet espace de circulations, de rencontres et de transformations que nous avons choisi de placer notre rencontre sous deux expressions qui, rapprochées, ouvrent peut-être davantage de questions qu’elles n’apportent de réponses : les correspondances méditerranéennes et le sentiment de l’histoire. Deux expressions qui invitent à penser la Méditerranée non seulement comme un espace géographique, mais comme un lieu où les langues, les cultures, les mémoires et les expériences n’ont cessé de se rencontrer, de se répondre et de se transformer.
Car la Méditerranée elle-même ne se laisse pas facilement enfermer dans une définition. Elle est une géographie. Elle est une mer. Elle est un ensemble de rivages, de ports, d’îles et de détroits. Mais elle est surtout cette étrange proximité des différences : des peuples qui se sont combattus s’y sont aussi parlé ; des religions qui se sont opposées y ont partagé des langues, des récits et des savoirs ; des empires ont disparu, mais ont laissé derrière eux des mots, des pierres, des cuisines, des musiques et des gestes. La Méditerranée apparaît ainsi moins comme une ligne qui sépare que comme un espace qui relie, où l’histoire s’est déposée par strates et où chaque héritage continue, d’une rive à l’autre, de faire écho aux autres.
C’est peut-être là que prend tout son sens l’idée de correspondance. Correspondre, c’est être ailleurs et cependant répondre. C’est reconnaître, dans une histoire qui n’est pas la nôtre, quelque chose qui nous concerne ; c’est entendre, à travers la distance, une voix qui fait écho à la nôtre.
Entre Carthage et Rome, entre Fès et Cordoue, entre Alexandrie et Marseille, entre Tanger et Cadix, entre Istanbul et Alger, Naples ou Beyrouth, ce ne sont pas nécessairement les mêmes histoires qui se sont écrites. Mais quelque chose, parfois, se répond. Des formes, des récits, des gestes, des imaginaires circulent d’une rive à l’autre, sans jamais être tout à fait les mêmes.
Ainsi se dessine peut-être la véritable cartographie méditerranéenne: non seulement celle des territoires, mais celle des circulations, des passages. Une cartographie invisible, faite de ce qui voyage, de ce qui se transforme et de ce qui, longtemps après avoir changé de rive, continue de nous parvenir.
Une histoire commune, des mémoires qui ne coïncident pas
Mais cette circulation ne concerne pas seulement les cultures et les savoirs. Elle concerne aussi le temps. Car correspondre avec l’autre, c’est également découvrir que nous ne sommes jamais les premiers à occuper le lieu où nous nous trouvons. Le sentiment de l’histoire naît peut-être de cette conscience : nous arrivons toujours quelque part après quelqu’un.
Nous habitons des villes que d’autres ont habitées. Nous parlons des langues traversées par d’autres langues. Nous utilisons des mots dont nous avons oublié les voyages. Nous croyons parfois commencer une histoire alors que nous entrons dans une histoire commencée depuis longtemps.
La Méditerranée rend cette expérience particulièrement sensible parce qu’elle est faite de strates. Elle est un palimpseste : un espace où rien ne disparaît tout à fait, où les traces anciennes demeurent sous les traces nouvelles et où le présent continue de porter la mémoire des mondes qui l’ont précédé.
Une pensée grecque passe par la langue arabe, se transforme, se commente, puis revient vers le latin. Des savoirs venus d’Orient passent par l’Andalousie. Des musiques traversent les détroits. Des mots arabes entrent dans les langues européennes ; des mots européens entrent dans les langues du Sud. Les peuples peuvent parfois croire défendre la pureté de leur identité ; leurs langues témoignent, elles, d’une histoire faite de rencontres, d’emprunts.
Mais cette histoire commune ne signifie pas pour autant que nous en partageons la même mémoire. Nous pouvons connaître la même histoire et ne pas en avoir le même sentiment.
Un événement célébré sur une rive peut être vécu comme une blessure sur l’autre. Une date de victoire est quelquefois une date de défaite. Un héros ici peut être ailleurs le nom d’une catastrophe.
C’est ici que la correspondance trouve sa limite et, peut-être, sa véritable difficulté. Correspondre ne signifie pas coïncider. Reconnaître une histoire commune ne signifie pas lui donner partout le même sens. Il ne s’agit donc ni d’effacer les divergences, ni de fabriquer artificiellement un récit réconcilié.
Il s’agit de parvenir à quelque chose de plus difficile : faire cohabiter des mémoires qui ne coïncident pas, accepter que plusieurs récits puissent porter sur un même passé sans se confondre, et faire de cette pluralité non pas un obstacle au dialogue, mais l’une de ses conditions.
La traduction, passerelle entre les cultures et les générations
Jean-Noël Schifano évoque dans son intervention ce berceau, ses langues et la nécessité d’y préserver un instrument de conversion et, plus encore, de conversation et de parenté : la traduction. Car traduire, en Méditerranée, ce n’est pas seulement passer d’une langue à une autre ; c’est prolonger ce mouvement millénaire qui permit aux épopées d’Homère, aux dialogues de Platon, aux héritages de Tyr, de Carthage, d’Alexandrie, de Cordoue, de Fès et de Rabat de se répondre d’une rive à l’autre et de féconder des générations entières.
Notre ambition est fidèle à cette histoire : mettre en correspondance des lieux, des villes, des aspirations, des pensées et des lumières singulières afin que naisse, d’un écho à l’autre, une véritable symphonie méditerranéenne, enracinée dans une mémoire commune et ouverte à un avenir partagé.
Le projet de mettre les Méditerranéens en résonance avec leur legs historique à travers le partage des idées et l’évocation de ce qu’ils ont en commun, par-delà leur diversité culturelle, nous a semblé être le plus bel hommage que nous pouvions rendre à cette exception méditerranéenne.
Il ne s’agit pas de célébrer un passé figé, - même dans le plus lumineux des sanctuaires - mais de retrouver l’esprit d’une mer qui fit dialoguer les civilisations avant même qu’elles ne se connaissent pleinement. C’est à cette civilisation de la conversation, de la traduction et de l’hospitalité des imaginaires que notre rencontre souhaite aujourd’hui rendre hommage.
Mohammed Arkoun, la conscience d’un humanisme méditerranéen
Je porte ici le message d’un ami disparu, et de cette manière, un héritage, pour moi, pour ceux qui l’ont connu et pour les lecteurs attentifs à la force de son message, celui du regretté Mohammed Arkoun sous l’inspiration duquel je veux placer cette rencontre.
En évoquant aujourd’hui Mohammed Arkoun, je ne puis le faire sans que la mémoire ne me ramène à notre première rencontre, en 1970, à Mohammedia. Aux portes de Rabat. Ce fut lors du tout premier séminaire de l’association Rives Méditerranéennes, initiée par notre maître Aziz Lahbabi, doyen de la Faculté des Lettres. Cette association, visionnaire pour son temps, voulait penser la culture arabo-musulmane depuis l’autre rive, et la culture occidentale depuis celle-ci ; elle voulait faire dialoguer les rives que tant d’histoires avaient séparées ou brutalisées.
C’est avec Arkoun que je veux clôturer cette ouverture de nos échanges. Il a écrit cette forme de confession (je cite) : « J’ai grandi en Kabylie où, jeune collégien, il m’est arrivé de lire des auteurs latins sous un olivier, un figuier ou un chêne, sous ce ciel d’un bleu pur qui procure à tous un sentiment d’élévation et d’oubli de soi. Les émois esthétiques que j’ai gardés de ces moments m’ont ressaisi à l’identique à Mykonos, Rhodes et Xilokastron, en Crête, à Tipasa, Bougie, Tabarka, Alexandrie, Ceuta, Antalya et bien d’autres hauts lieux de la Méditerranée. La sensibilité au climat, à la flore, aux senteurs, aux couleurs, à la musique, aux danses, à la gestuelle et aux langages des corps, aux réunions en plein air, à la douce clarté des nuits d’été, à l’architecture, à l’agencement des champs, à la communication spontanée... précède toujours chez moi et apaise les conflits par ailleurs courants au nom d’une appartenance religieuse, raciale, nationale, villageoise ou simplement familiale. J’ai toujours distingué la légitimité du combat contre les dominations coloniales, racistes, fascistes d’une certaine Europe et ma solidarité intellectuelle avec les avancées de la culture humaniste en contextes islamiques comme en contextes chrétiens et européens laïcs. »
Ainsi parlait Arkoun, le Méditerranéen.