Lettre ouverte à Jean-Paul Sartre – Par Abdesslam Benabdelali

Lettre ouverte à Jean-Paul Sartre – Par Abdesslam Benabdelali

Jean Paul Sartre lors de manifestations de mai 68 en France, une révolution culturelle et sociale qui a fait basculer la France de ‘’la rigidité conservatrice à la modernité des libertés individuelles’’

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Sartre a marqué la vie intellectuelle arabe par ses engagements et ses prises de position davantage que par son œuvre philosophique. Entre reconnaissance d’une dette et examen critique, le philosophe Abdesslam Benabdelali, membre de l’Académie du Royaume du Maroc, interroge les limites de sa pensée, la force de son exemple et les contradictions de ses choix, notamment sur la question palestinienne.

Abdesslam Benabdelali

Cher Monsieur Sartre,

Je ne sais pas ce qui a réveillé en moi le souvenir de votre nom, après tout ce temps où je ne suis revenu à vous ni par la lecture, ni par la citation, ni par le dialogue. Je ne saurais nier que vous avez joui chez nous, dans le monde arabe, d’une présence forte pendant une période loin d’être négligeable, et que vous avez fait partie de notre patrimoine intellectuel contemporain. Peut-être cela ne tient-il pas nécessairement à vous personnellement, mais, en dernière analyse, à Dar Aladab, la maison d’édition qui a promu vos écrits et vous a donné une existence « réelle » en langue arabe et dans le monde arabe. Quelles qu’en soient les raisons, on ne peut en aucun cas écrire l’histoire de notre pensée contemporaine, voire de toute notre vie culturelle, littéraire et politique, sans citer votre nom et ce qui lui est associé.

Peut-être notre admiration tenait-elle d’abord à votre insatiable capacité de révolte, et c’est sans doute pourquoi certains de vos compatriotes vous ont surnommé, sans conteste, le « philosophe de la rupture ». De fait, votre vie fut une suite de ruptures : avec Bergson, avec Gide, avec l’individualisme anti-humaniste, avec le Parti communiste, avec Malraux, avec Merleau-Ponty, avec Camus…

À propos de ce dernier, qui ne s’est pas contenté de se révolter mais en a fait la théorie, vous n’êtes pas, malgré tout le tapage philosophique que vous avez provoqué, venu jusqu’à nous, ici, dans notre monde arabe, en tant que philosophe.

Je ne m’attarderai pas d’abord sur la manière dont vous êtes présent parmi les vôtres ; je commencerai par dire que vous n’avez pas été lu chez nous comme philosophe. Outre vos premiers essais, La Transcendance de l’Ego, L’Imaginaire, L’Imagination et l’Esquisse d’une théorie des émotions, vos deux grands livres, L’Être et le Néant et la Critique de la raison dialectique, n’ont guère trouvé d’écho chez nous. À l’exception de quelques pages sur le regard et sur autrui, et de l’introduction du second ouvrage, publiée séparément sous le titre Questions de méthode, vous n’avez pas eu, en tant que philosophe, de lecteurs parmi nous. Sans doute nos lectures de votre philosophie ne sont-elles guère allées au-delà de votre conférence publique L’existentialisme est un humanisme, de vos pages sur le regard, de l’introduction de votre livre sur l’émotion et de celle de l’introduction de Critique de la raison dialectique.

Bien plus, cette absence ne se limite pas à la diffusion de votre philosophie sur le marché de la lecture : elle s’étend à nos programmes scolaires et touche jusqu’à votre présence chez nos penseurs eux-mêmes. Je dois m’arrêter ici sur un témoignage éloquent, celui du regretté Abdurrahman Badawi, qui écrit : « Avant 1945, je ne savais pas que Sartre eût le moindre rapport avec l’existentialisme ; j’avais lu auparavant son premier livre de psychologie, intitulé L’Imagination… Et le dernier livre de Sartre sur l’existentialisme est L’Être et le Néant, que j’ai trouvé, à la lecture, fort éloigné de l’existentialisme de Heidegger, un mélange d’analyses psychologiques. Depuis que je l’ai lu, je n’ai éprouvé aucune estime pour Sartre sur le plan philosophique, et je l’ai tenu pour un simple homme de lettres. »

Vous seriez en droit de répondre que cet avis ne vous concerne guère, et que seule compte la moisson que vous avez faite dans votre patrie et en Europe en général. Mais comment ne verriez-vous pas, dans ce qu’a écrit l’un de vos compatriotes, Louis Althusser, quelque chose de plus dur encore que ce qu’a écrit le penseur arabe ? Il a écrit : « Je n’ai jamais cessé de croire que Sartre, ce penseur brillant, auteur de “romans philosophiques” monumentaux comme L’Être et le Néant ou la Critique de la raison dialectique, n’avait rien compris ni à Hegel, ni à Marx, et encore moins à Freud. »

Voilà donc un philosophe marxiste qui qualifie vos livres philosophiques de « romans » et vous accuse de n’avoir rien compris, y compris à l’un des maîtres de la psychanalyse. Plus encore, un grand philosophe dont vous prétendiez prolonger la pensée vous a désavoué. Dans sa Lettre sur l’humanisme de 1947, Heidegger écrit que votre démarche relève d’un « nouveau langage au sein d’une métaphysique traditionnelle ». Quant à Foucault, il vous range parmi les tenants d’une pratique de la philosophie désormais dépassée : « L’époque glorieuse de la philosophie contemporaine, celle de Sartre et de Merleau-Ponty, où l’on demandait au texte philosophique, au texte théorique, de répondre : qu’est-ce que la vie, qu’est-ce que la mort ? qu’est-ce que la liberté ? que faut-il faire dans la vie politique ? comment se comporter à l’égard d’autrui ? est révolue. Il apparaît à présent que ce genre de philosophie ne fonctionne plus. »

En somme, ce que vous reprochent les enfants de votre continent, c’est de n’avoir pas saisi les lieux de la modernité philosophique et d’avoir cru possible d’exprimer la complexité du monde au moyen d’un système de concepts abstraits. Certains de vos cadets, tel Derrida, ont même estimé que vous étiez resté un métaphysicien enlisé dans un humanisme, sans jamais sortir de la métaphysique de la subjectivité et des philosophies du cogito.

Il y a certes de la dureté, pour ne pas dire de l’injustice, dans ces jugements. Ils ne tiennent pas compte de vos importantes contributions dans le champ philosophique, dont la plus notable est sans doute votre tentative d’ouvrir la philosophie française, alors engluée dans le bergsonisme et le néokantisme, aux acquis de l’analyse phénoménologique. Il leur suffisait, pour s’en convaincre, de lire votre texte fondamental sur L’intentionnalité chez Husserl, où vous avez remis en question la notion de conscience, qui « n’a pas de dedans, [qui] n’est rien que le dehors d’elle-même, et c’est cette fuite absolue, ce refus d’être substance qui la constituent comme une conscience » ; ou encore votre petit livre savoureux La Transcendance de l’Ego (1936), où l’ego n’est pas présenté comme une puissance unificatrice et n’a d’existence qu’au niveau réflexif. Sans oublier l’importance que vous avez accordée aux notions de projet, d’arrachement et de jaillissement vers l’avenir dans votre détermination de la temporalité de l’être-pour-soi, ni votre conception de la liberté, que vous avez liée à la structure même de la conscience.

Vous avez toujours présenté votre existentialisme comme une tentative de revivifier le marxisme et de l’arracher à son sommeil dogmatique. Le marxisme demeurait pour vous « la pensée qui domine notre époque, la comprend et l’exprime », il n’était « rien d’autre que l’histoire prenant conscience d’elle-même », « l’horizon indépassable de notre temps ». Pourtant, cette revivification n’est pas allée, chez vous, au-delà de l’inoculation au marxisme de catégories propres à l’ouvrir à la liberté et à la contingence, et à introduire la subjectivité au cœur du mouvement dialectique. Vous n’avez jamais été en mesure d’ébranler réellement le marxisme traditionnel, loin de relire ses textes à la lumière des avancées épistémologiques, anthropologiques et analytiques, et de tous ces outils dont s’armera la génération qui fut votre contemporaine et vous suivit immédiatement : Althusser, Canguilhem, Foucault… tous ceux qui n’ont jamais ignoré les acquis de l’épistémologie bachelardienne, laquelle leur a permis de saisir l’« esprit nouveau » insufflé aux différentes sciences, qui les a conduites à dire non aux philosophies traditionnelles et à ébranler le rationalisme qui les sous-tendait.

Vos intuitions n’ont donc pas, me semble-t-il, su discerner le séisme intellectuel qui allait prendre forme à la fin des années soixante. Je ne puis cependant nier l’immense influence que vous avez eue sur notre conception de la philosophie. Avec vous, la philosophie n’est plus nécessairement histoire de la philosophie, et encore moins travail académique et « savoir » philosophique. Vous avez imposé une image nouvelle de la philosophie : ses espaces ne sont plus ceux de l’université, elle n’est plus, avec vous, une spécialité réservée aux élites. Vous êtes sans doute, parmi les philosophes français, le premier à avoir comblé le fossé qui séparait depuis longtemps la philosophie de la littérature et enfermait les genres littéraires derrière des murs clos.

C’est peut-être cette nouveauté qui a conduit Gilles Deleuze, l’un des plus grands philosophes français contemporains, et peut-être le plus grand de tous, à reconnaître sa dette envers vous en écrivant : « Il a été mon maître. » C’est elle encore qui a conduit Roland Barthes, malgré ses critiques bien connues à l’égard du « philosophe de l’engagement », à écrire : « Ma rencontre avec Sartre a eu pour moi une importance considérable. Je n’étais pas, je ne dis pas admiratif, car ce mot n’a pas de sens, mais secoué, transformé, saisi ; je brûlais, même, à ses écrits et à ses essais critiques. »

Car, bien que l’on trouve chez Barthes, comme chez vous, le même désir de concilier l’histoire et la liberté, la même répugnance pour la mauvaise foi qu’abrite la littérature bourgeoise, installée dans la « paresse culturelle » ; bien qu’il pense que la sémiologie peut contribuer à revivifier la critique sociale et ainsi « rejoindre le projet sartrien » ; bien qu’il admire la notion d’engagement, il n’a jamais pu supporter le langage militant dont vous n’avez pas su vous écarter.

Cela signifie-t-il que votre théorie de l’engagement n’a plus d’utilité ? Ce que j’ai dit de vous comme philosophe semble valoir aussi pour vous comme intellectuel engagé : de même que votre présence parmi nous n’a pas été la présence d’une philosophie, il en va de même pour l’engagement. Il n’est pas venu jusqu’à nous comme théorie ; il en allait peut-être de même chez vous, car l’engagement ne semble pas avoir eu besoin, pour vous, d’être théorisé. C’est pourquoi ce n’est pas votre « théorie » de l’engagement qui a compté pour nous, mais votre enrôlement personnel. Vous avez représenté, pour toute une génération, un modèle de vie, ou du moins le modèle de l’intellectuel. Vous avez été parmi les premiers à souligner que la littérature est politique et que la culture est engagement, et nul ne peut nier que l’intellectuel des années soixante, chez nous, ne recourait pas aux notions d’inconscient et d’idéologie pour analyser sa réalité intellectuelle, mais à celle d’engagement, à une philosophie implicite de l’action et à une conception particulière de la liberté ; qu’il ne prenait pas Lénine ou Trotski pour modèles historiques, mais se contentait de Frantz Fanon, de Paul Nizan et de vous-même pour se ranger du côté des opprimés et des « damnés de la terre ».

Et pourtant, vous ne nous avez pas livré de théorie suffisante de l’intellectuel. Peut-être parce qu’elle aurait exigé de repenser des notions qui ne prendraient forme que plus tard, et pas de votre fait, comme celle du pouvoir et de son rapport au savoir, et tout ce que produirait la recherche sur ce que l’on appellera l’« économie politique de la vérité ».

Quoi qu’il en soit, je ne puis nier que vous avez su « lutter pour la liberté personnelle et pour la révolution sociale » en même temps, et incarner une position qui allie l’irrationalité de l’histoire à la nécessité de l’action, l’absurdité de l’existence à la responsabilité morale, la « force des choses » à la « force des mots », en tentant de sauver l’homme de la noyade dans la mer de l’histoire que lui assignaient les philosophies dialectiques.

Vous le voyez : je n’ai pas réussi à justifier votre forte présence parmi nous en me référant à votre philosophie, à votre « théorie » de l’engagement et du rôle de l’intellectuel, ou encore à votre conception du marxisme, autant que j’y suis parvenu en me référant à votre personne et à vos « Situations » et à vos « prises de position ». Si certaines d’entre elles, notamment sur la question palestinienne, n’avaient pas trahi les principes émancipateurs que vous défendiez, j’aurais pu dire que vous êtes resté, à mes yeux, davantage un homme de « prises de position » qu’un philosophe et un théoricien.