Le « mobile » - Par Abdesslam Benabdelali

Le « mobile » - Par Abdesslam Benabdelali

Le paradoxe du portabel : nous nous replions sur nos appareils au point de nous couper de ceux qui nous entourent, et nous demeurons pourtant disponibles, sollicitables, à la portée de quiconque est absent

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Devenu bien plus qu’un téléphone, le mobile transforme notre rapport au temps, à l’espace et aux autres. Le philosophe Abdesslam Benabdelali, membre de l’Académie du Royaume, décrypte cette emprise paradoxale.

Abdesslam Benabdelali

Dans un poème de malhoun consacré à une querelle entre les deux téléphones, le fixe et le mobile, le téléphone fixe reproche à son rival son instabilité, la multiplicité de ses noms, son agitation et ses changements incessants. Il le traite de simple qechiouecha dl'achour قشيوشة دلعاشور  , l'un de ces petits jouets fragiles que l'on achète aux enfants à l'occasion de l'Achoura. Le mobile n'est-il réellement qu'un jouet avec lequel nous nous distrayons ? Ou bien est-il un fait social « total », au sens que Marcel Mauss a donné à cette expression, qui aurait transformé notre rapport au temps et à l'espace, aux autres et au monde ?

Il faut d'abord remarquer que le mobile n'est plus qu'un téléphone : il s'est dépassé lui-même et n'est plus, comme à ses débuts, un simple outil de communication. Il est devenu une machine à écrire avant de devenir un outil de stockage et d'archivage. Dans les transports en commun, bus, trains ou tramways, on constate que la plupart des passagers sont absorbés par leur appareil, et l'on voit rarement l'un d'eux téléphoner à quelqu'un et communiquer avec lui. Ce qui domine désormais chez les usagers, c'est qu'ils « communiquent » avec leur téléphone, qu'ils « s'occupent » d'eux-mêmes et qu'ils s'abîment dans leurs archives. Le téléphone cesse ainsi d'être un outil de communication pour en devenir l'un des interlocuteurs.

Cela ne signifie pas, bien sûr, que le mobile ait renié sa fonction première. Ce qui l'a toujours distingué du fixe, c'est justement la « perfection » avec laquelle il l'accomplit, et son insistance à vous mettre en relation avec quiconque cherche à vous joindre. Il vous poursuit où que vous soyez et ne cesse de vous rappeler que l'on vous réclame. Si vous ne répondez pas sur-le-champ, vous trouverez un message écrit qui vous rappelle que vous n'avez aucune excuse de ne pas répondre. Inversement, il avertit celui qui vous a appelé qu'il peut désormais vous joindre, que vous êtes redevenu « disponible et joignable » ou que vous n'échappez plus à la « couverture » du réseau.

C'est là que se loge le paradoxe : nous nous replions sur nos appareils au point de nous couper de ceux qui nous entourent, et nous demeurons pourtant disponibles, sollicitables, à la portée de quiconque est absent. Le mobile nous isole du proche et nous relie au lointain, sans nous laisser la possibilité de nous déconnecter.

Contrairement au téléphone fixe, qui nous laisse une part de liberté, nous permettant de nous absenter, de ne pas répondre ou de choisir sans pression à qui répondre, le mobile nous « couvre » tout entiers, contrôle nos faits et gestes et nous contraint à la connexion et à la communication. Certains chercheurs nous rappellent à ce propos les origines militaires des outils de communication modernes, qui nous adressent des « ordres » écrits auxquels nous ne pouvons nous soustraire. Ces dispositifs nous placent sous leur commandement, où que nous soyons et quand bon leur semble.

Parmi les mots associés au téléphone mobile figure celui de « recharge », en arabe ta'bi'a تعبئة . Outre ses sens immédiats, la charge électrique et l'approvisionnement du téléphone en crédit de communication, il recèle un autre sens, sans doute plus important. Car le mobile nous prend au collet, nous « mobilise » et nous oblige à répondre, à réagir, voire à travailler sans relâche. Pour rester dans le registre militaire évoqué plus haut, disons qu'il nous « enrôle » à toute heure. Le mobile nous mobilise.

On ouvre son téléphone pour regarder l'heure et l'on y trouve un message urgent de son lieu de travail, où le directeur demande d'interrompre ses congés et de rejoindre le bureau au plus vite, ou de s'acquitter d'une tâche alors même que l'on est en vacances. Un chercheur a détourné une formule qui figurait dans les publicités des débuts du téléphone mobile : en acquérant l'appareil, « le monde est dans votre main ». Mais les choses ont évolué, nous voilà mobilisés en permanence, et c'est nous qui sommes désormais, matin et soir, « dans la main du monde ».

Cela nous conduit à l'espace. Chaque lieu avait sa fonction et son caractère inviolable : la maison pour le repos et la famille, le bureau pour le travail et les collègues, la rue pour le passage. Le mobile est venu abolir ces frontières. Le bureau entre dans la maison, la chambre à coucher se transforme en lieu de travail, les vacances en astreinte. Celui qui est assis parmi nous est absent, et l'absent est présent parmi nous, nous interpellant à tout moment et de n'importe où. L'espace n'est plus un cadre dans lequel nous vivons, mais un point que capte le réseau, une position que l'on repère et que l'on suit. Ainsi se rétrécit ce « monde » que la publicité nous promettait : il n'est plus dans notre main, que nous possédons et d'où nous le contemplons, mais s'infiltre dans tous les recoins de nos vies, jusque dans notre solitude.

C'est comme si le mobile avait réordonné notre temporalité, qui obéissait à un rythme connu distinguant les heures de travail des heures de loisir, les moments où l'on se retire en soi-même en fermant ses portes de ceux où l'on laisse les autres pénétrer dans son intimité. Mais le « cellulaire » ne semble accorder aucune considération à la retraite.

Cette remise en cause du temps va bien plus loin. Le mobile ancre en nous ce que l'on peut appeler une temporalité inversée. Le temps n'est plus ce qui est passé et ne cesse de passer, mais ce qui reste. C'est un temps à l'horizon fermé, tendu vers sa fin, comme s'il se comptait non à partir de son commencement mais à partir de son terme. Il n'est pas addition et accumulation, mais le résultat de soustractions sans fin. Mon crédit sera épuisé à l'expiration du délai imparti, et l'offre promotionnelle prendra fin au bout de la durée limitée. Je me retrouve ainsi tendu vers l'avenir, redoutant ce qui vient, comptant « ce qui reste », poussé à tirer le meilleur parti d'un crédit qui s'épuisera dans un délai que je ne peux modifier. Je me mets alors en quête de quelqu'un qui accepte de communiquer avec moi, pour profiter de l'occasion, sauver mon crédit et devancer le temps.

Le mobile est-il donc une qechiouecha dl'achour ? Peut-être a-t-il la légèreté du jouet et son pouvoir de séduction : il est petit, il remplit la paume et nous invite à nous distraire. Mais, à la différence du jouet, nous ne pouvons le poser quand bon nous semble. Nous ne le portons pas autant qu'il nous porte, et nous ne nous en servons pas autant qu'il se sert de nous. Si le téléphone fixe reprochait à son rival son agitation et ses changements, ce qu'il faut retenir est que ce changement s'est transmis à nous : notre rapport à l'espace, au temps et aux autres s'est transformé, et c'est nous, désormais, les « mobilisés ».

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