Culture
Turki Al-Fayçal à l’Académie du Royaume du Maroc : la culture au cœur d’un monde en mutation – Par Abdeljelil Lahjomri
Le secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume du Maroc, Abdeljelil Lahjomri accueillant le prince Turki Al-Fayçal ben Abdelaziz Al Saoud comme membre associé de l’Académie du Royaume du Maroc.
Le prince Turki Al-Fayçal ben Abdelaziz Al Saoud fait son entrée à l’Académie du Royaume du Maroc, apportant à l’institution l’expérience d’un homme d’État et d’un diplomate saoudien de premier plan, également engagé dans la recherche et la vie intellectuelle. Ancien ambassadeur au Royaume-Uni à Londres et à Washington, président du conseil d’administration du Centre du Roi Fayçal pour la recherche et les études islamiques, il prononce à cette occasion une leçon inaugurale intitulée « Les rôles de la culture dans un monde en mutation » , un intérêt dira Abdeljelil Lahjomri naît d’une expérience qui a montré que les grandes transformations ne se limitent pas aux institutions, à l’économie ou aux rapports de force. Elles touchent aussi la manière dont l’être humain se perçoit et perçoit le monde, les valeurs et les références auxquelles il se rattache, ainsi que ses rapports à la mémoire, à l’identité, à autrui et à l’avenir. Dans cette allocution d’accueil et d’investiture, le secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume retrace un parcours marqué par de hautes responsabilités politiques et diplomatiques, tout en soulignant les défis auxquels les sociétés contemporaines sont confrontées. Entre accélération technologique, transformations sociales et bouleversements des relations internationales, cette cérémonie d’investiture a offert l’occasion d’interroger la place de l’identité, la transmission du savoir et les conditions du dialogue dans un monde en pleine recomposition. La cérémonie permet également de rappeler les liens anciens de la famille princière saoudienne avec l’institution marocaine, notamment à travers la contribution du prince Abdallah Al-Fayçal, qui en fut membre. Voici le texte de M Lahjomri :
La vie des institutions intellectuelles se renouvelle chaque fois qu’elles accueillent une expérience capable d’enrichir leur héritage d’une nouvelle vision du monde. C’est sous cet angle que l’admission de Son Altesse Royale le prince Turki Al-Fayçal ben Abdelaziz Al Saoud à l’Académie du Royaume du Maroc revêt une signification qui dépasse la seule circonstance de son adhésion. En sa personne se rencontrent l’expérience de l’État, la pratique de la diplomatie et de la recherche, ainsi qu’un intérêt profond pour l’histoire, la culture et les relations internationales.
Si certains parcours se mesurent aux fonctions exercées par ceux qui les ont accomplis, le vôtre, Votre Altesse, se lit bien au-delà des charges que vous avez occupées : dans l’étendue de ses horizons, la diversité de ses domaines et l’unité de vision qui en relie les étapes. Vos responsabilités successives vous ont placé au cœur de grandes mutations politiques et internationales. Elles vous ont permis d’accompagner, depuis des positions différentes, les bouleversements profonds survenus dans les rapports entre les États et les sociétés, ainsi que les transformations que les médias et les technologies ont introduites dans les manières de penser, de façonner les consciences et de prendre les décisions.
Un parcours entre diplomatie et savoir
Vous avez commencé votre parcours au sein des institutions de l’État saoudien comme conseiller au Cabinet royal en 1973, avant d’embrasser une carrière diplomatique en qualité d’ambassadeur du Royaume d’Arabie saoudite auprès du Royaume-Uni et de la République d’Irlande, puis auprès des États-Unis d’Amérique. Ce long parcours vous a mis en contact direct avec des crises et des transformations qui ont marqué une part importante de l’histoire des dernières décennies. Il a consolidé chez Votre Altesse une expertise dans la lecture des relations internationales, acquise de l’intérieur même des événements et de leurs complexités.
Mais ce parcours ne s’est pas limité à l’action politique et diplomatique. Il s’est accompagné d’un intérêt constant pour les institutions culturelles et de savoir, révélant une autre dimension de votre engagement public. Vous comptez parmi les fondateurs de la Fondation du Roi Fayçal et siégez à son conseil d’administration. Vous présidez également le conseil d’administration du Centre du Roi Fayçal pour la recherche et les études islamiques, fondé en 1983 comme espace consacré à la recherche, à la documentation, à la valorisation du patrimoine et aux études islamiques et humaines. Par ce lien durable avec le livre, la recherche et la production culturelle, la dimension intellectuelle est devenue une composante essentielle de votre présence dans la vie publique, et non un simple prolongement occasionnel.
Cette rencontre entre l’expérience et la pensée apparaît dans vos écrits et dans vos contributions au débat international. Votre ouvrage « Le Dossier afghan », par exemple, revient sur une histoire dont vous avez suivi de près une partie des bouleversements. En quinze chapitres, vous retracez plusieurs étapes de l’histoire de l’Afghanistan depuis l’invasion soviétique, en passant par les conflits et les transformations qui ont suivi, à partir d’une expérience directe, acquise au fil de plusieurs décennies de travail sur ce dossier. Cette recherche tire ainsi son importance du croisement entre témoignage et documentation, du passage de l’événement vécu à sa compréhension et à sa mise en perspective.
La culture face aux transformations du monde
C’est à la lumière de ce parcours que le thème de la leçon inaugurale que vous allez prononcer dans quelques instants, « Les rôles de la culture dans un monde en mutation », prend tout son sens et trouve sa profonde cohérence avec votre itinéraire intellectuel. L’intérêt porté à la culture n’est ici séparé ni de la politique, ni de l’histoire, ni des relations internationales. Il naît d’une expérience qui a montré que les grandes transformations ne se limitent pas aux institutions, à l’économie ou aux rapports de force. Elles touchent aussi la manière dont l’être humain se perçoit et perçoit le monde, les valeurs et les références auxquelles il se rattache, ainsi que ses rapports à la mémoire, à l’identité, à autrui et à l’avenir.
Le changement est devenu, à notre époque, une structure permanente plutôt qu’un événement exceptionnel. Les moyens d’accès au savoir évoluent, les formes de communication se transforment, les idées circulent toujours plus vite, et les sociétés se rapprochent au moment même où se multiplient entre elles les espaces de tension et d’incompréhension. Dans ce contexte, la question n’est plus seulement de savoir si la culture peut préserver l’héritage du passé, mais si elle est capable de donner à l’être humain les outils nécessaires pour comprendre un monde qui change parfois plus vite qu’il ne peut l’assimiler.
En ce sens, je ne considère pas la culture comme un domaine distinct de la vie des sociétés, ni comme un espace réservé aux seuls arts et lettres. Elle constitue un système de valeurs, de langues, de symboles, de représentations et de modes de pensée et de comportement. Elle est le cadre qui donne un sens à la relation de l’être humain avec lui-même, avec autrui et avec le monde. C’est pourquoi elle est directement liée aux questions d’identité, de développement, de technologie, de communication et de transformation sociale. Sa capacité à interpréter le changement devient l’une des conditions nécessaires pour y faire face.
L’identité, entre continuité et renouvellement
La construction de l’identité figure au premier rang de ses fonctions. L’être humain n’entre pas dans le monde dépourvu de références. De sa langue, de sa mémoire, de son histoire, de ses coutumes et de ses expressions symboliques, il tire une représentation de sa place au sein de sa communauté et un sentiment d’appartenance et de continuité. Pourtant, l’identité, dans le monde contemporain, est soumise à une épreuve sans cesse renouvelée : la circulation des personnes, des idées et des images a rendu les sociétés plus ouvertes et plus imbriquées, tout en plaçant l’individu face à de multiples références, parfois complémentaires, parfois contradictoires.
Aussi la vitalité d’une identité ne se mesure-t-elle pas à sa capacité de résister à toute nouveauté, mais à celle d’interagir avec elle, dans la conscience de soi et la confiance. Une identité qui se referme par crainte du changement risque de devenir une mémoire figée ; une identité qui s’ouvre sans critères risque de perdre sa capacité à se définir. Entre ces deux extrêmes, la culture contribue à établir un équilibre qui préserve les éléments de continuité tout en laissant la voie ouverte au renouvellement. Elle détermine ainsi, dans une large mesure, la façon dont une société comprend la nouveauté, les limites qu’elle lui assigne et la manière dont elle l’intègre à sa vie.
Connaître l’autre et garder vivantes les grandes questions
Dans cette perspective, connaître l’autre ne diminue en rien la clarté de la conscience de soi, pas plus que respecter la différence ne signifie suspendre ses valeurs ou renoncer à ses références. Il s’agit, à mon sens, de construire une conscience capable de comprendre que la diversité n’est pas le contraire de la coexistence et que le dialogue entre les cultures gagne en maturité lorsqu’il repose sur la connaissance, le respect et la capacité d’écoute. Toutefois, la valeur de la culture ne se mesure pas uniquement à ce qu’elle produit sur le plan économique. Sa fonction la plus profonde consiste à élargir la capacité de l’être humain à s’interroger. La philosophie, la littérature, les arts et les sciences humaines n’apportent pas toujours des réponses toutes faites, mais ils empêchent de réduire la réalité à une interprétation unique. Ils apprennent à l’esprit à regarder les choses sous des angles différents et lui donnent la distance nécessaire pour questionner les idées dominantes, les discours influents et les images qui façonnent la perception collective.
Ainsi, le véritable rôle de la culture ne consiste pas à dresser une barrière contre le changement. Le changement n’attend aucune autorisation et ne suit ni le rythme des sociétés ni leurs souhaits. Ce que la culture peut faire, c’est transformer l’être humain, de simple destinataire des mutations, en acteur conscient de celles-ci. Elle lui donne la capacité de comprendre ce qui change, de discerner ce qui mérite d’être préservé, de déterminer ce qui doit être réexaminé et de participer au choix de la direction que doit prendre l’avenir.
La mémoire d’un prince et la responsabilité de l’avenir
Votre Altesse,
J’évoque ici avec fierté la mémoire du prince Abdallah Al-Fayçal ben Abdelaziz, que Dieu ait son âme. Son souvenir fait revivre une personnalité singulière, qui associait le sens des responsabilités à une grande sensibilité culturelle et à la beauté de la poésie. Il savait concilier les charges imposées par son rang et les exigences de réflexion et d’écoute profonde propres à la pensée et à la sensibilité. L’Académie du Royaume du Maroc l’a connu comme un membre actif, dont la présence était appréciée et la contribution constante. Il a enrichi plusieurs de ses sessions de réflexions et d’interventions qui ont élargi les perspectives sur les questions de culture et de pensée et apporté à ses débats une remarquable dimension humaine et littéraire.
L’évocation de ce souvenir prend aujourd’hui une signification particulière. Entre la place qu’occupe le prince Abdallah Al-Fayçal, que Dieu ait son âme, dans la mémoire de l’Académie et votre admission aujourd’hui, il existe un lien familial qui va au-delà de la parenté, par la singularité et les apports propres à chacune de ces deux expériences. Votre entrée à l’Académie du Royaume du Maroc apporte ainsi à cette institution une expérience où se conjuguent la pratique de l’État, l’expertise diplomatique et l’intérêt pour la recherche et la culture. Écouter aujourd’hui votre vision des questions culturelles et intellectuelles ne consiste donc pas seulement à éclairer la place de la culture dans notre présent. C’est aussi ouvrir la réflexion sur des interrogations qui deviendront plus pressantes dans les années à venir : comment l’identité peut-elle demeurer vivante sans se transformer en repli ? Comment accueillir les mutations technologiques sans leur déléguer le pouvoir de déterminer les valeurs et les finalités ? Comment préserver la possibilité du dialogue dans un monde où la rapidité de la communication s’accroît en même temps que les risques de division ? Comment transmettre aux générations futures les outils de la compréhension avant de leur léguer une profusion de moyens ?
La valeur de la culture ne réside pas dans la possession de réponses définitives, mais dans sa capacité à maintenir les grandes questions vivantes dans la conscience des sociétés. Que reste-t-il de la faculté d’une nation à façonner son destin lorsqu’elle possède les instruments du changement sans être capable d’en comprendre le sens et les finalités ? Quand la mémoire cesse-t-elle d’être une force qui éclaire l’avenir pour devenir un fardeau qui en obscurcit les horizons ? Et si la vitesse des transformations dépasse la capacité de l’être humain à les assimiler, le danger le plus profond n’est-il pas qu’il réussisse à changer le monde avant même de savoir quel monde il souhaite construire ?
Partant de ces questions et de bien d’autres, et au terme de cette allocution, j’ai l’honneur, Votre Altesse, de vous inviter à bien vouloir prononcer votre leçon inaugurale en qualité de membre de l’Académie du Royaume du Maroc. Puissent ainsi ces instants dépasser le simple cérémonial d’une admission : que la parole devienne un engagement envers le savoir, que la présence laisse son empreinte sur le dialogue, et que l’appartenance soit une responsabilité dans l’enrichissement d’une institution qui a fait de la pensée la mémoire de la nation et un horizon pour son avenir.