Du pays du café, je vous parle ! - Par Ezzeddine Saïd Al-Asbahi

Du pays du café, je vous parle ! - Par Ezzeddine Saïd Al-Asbahi

Le monde, qui a pris au Yémen le grain de café, en a fait toute une culture : rituels du matin, cafés, livres, rencontres, petites unités qui mesurent le temps et l’humeur

1
Partager :

Le monde entier connaît le « moka », mais combien savent que derrière ce nom se trouve un port yéménite*, et que derrière ce port, il y a une patrie accablée par les fusils et les milices, au point qu’ils ont failli lui faire oublier le parfum de la tonifiante boisson ? Dans les boutiques de café de Bruxelles, les arômes réveillent cher Ezzeddine Saïd Al-Asbahi, écrivain et militant des droits de l'homme yéménite, actuellement ambassadeur de la République du Yémen auprès du Royaume du Maroc, le souvenir du Yémen et du port de Mokha, dont le nom a fait le tour du monde. Mémoire de la terre, amertume de l’exil et douleur de la guerre, il pleure son pays, les arômes d’une tasse de café devenant par les miracles de sens olfactifs, la quête d’une patrie.

Ezzeddine Saïd Al-Asbahi

De l’arôme du café aux odeurs de la poudre

Il est des patries que l’on reconnaît à leur parfum.

Pendant des siècles, le Yémen s’est reconnu à l’arôme de son café. Ses grains portaient le nom du pays jusqu’au bout du monde. Depuis le port de Mokha, ils partaient vers les contrées lointaines, au point que le nom de moka est devenu, dans les langues du monde, une référence au café.

Mais Mokha a changé. Le café l’a désertée ; les fusils sont restés. L’odeur de la poudre a remplacé celle des grains, comme si le temps avait substitué le canon d’un fusil à une tasse.

Voilà pourquoi, au Yémen, nous disons désormais avec amertume : du café et de son savoir-faire, il ne nous reste que l’histoire !

Chaque année, le 1er octobre, le monde célèbre le café, ses variétés, ses saveurs, ses modes de préparation, le commerce équitable et les droits des producteurs. Cette journée, instituée en 2015, a été célébrée pour la première fois à Milan. Je suis tout cela avec étonnement, dans cette ville aujourd’hui embrasée par la colère.

Le monde, qui a pris au Yémen le grain de café, en a fait toute une culture : rituels du matin, cafés, livres, rencontres, petites unités qui mesurent le temps et l’humeur. En Europe, notamment en Belgique, il est devenu un élément de la culture mondiale, au même titre que le cacao et le chocolat.

Et moi qui viens du pays du café, je m’interroge : comment ce si petit grain a-t-il pu vivre tant de vies à travers le monde, alors que sa patrie n’a pas réussi à vivre paisiblement ?

Au pays des mille saveurs

Le café me semble parfois bien davantage qu’une boisson. Il est une part de la mémoire, une part de ce pays que ses habitants ont quitté et qui continue de les attendre.

Sur l’avenue Louise, au cœur de Bruxelles, des boutiques luxueuses l’exposent comme un bijou. Les saveurs évoquent les fleurs, les fruits et tout ce que l’on peut imaginer. Plus de vingt, pour l’espresso, par exemple.

Mon ami, passionné de café, en connaît onze. Il me demande mon avis, puisque je viens du pays du café.

Je lui réponds :

— Moi, je viens du pays de la variété unique !

Puis j’ajoute, comme si je parlais de café et non de mon tourment :

— C’est pour cela que nous faisons la guerre : parce que nous refusons de reconnaître l’autre.

Il rit.

Je contemple l’élégance des lieux : la présentation du café, l’allure des vendeuses et des vendeurs, la manière de servir la tasse. On se croirait reçu en audience dans une maison royale.

Au milieu de ce luxe, j’ai senti le Yémen très loin de moi, comme si je le cherchais parmi les tasses sans parvenir à le trouver.

Une jeune vendeuse observait mon hésitation devant ces parfums de fleurs et de fruits, au point que le café lui-même semblait avoir disparu.

Elle m’a demandé :

— Que préférez-vous ?

— Je préfère les choses telles qu’elles sont. Les demi-mesures me tuent plus encore !

Elle n’a pas compris si je parlais de café ou de politique. Elle a souri :

— Prenez votre café tel quel, sans additifs ni artifices. C’est mieux. Le café, c’est comme les êtres humains : plus il est naturel, plus il est beau !

Sa phrase m’a interpelé.

Chez nous, une vieille théorie veut que le café, comme la femme, conserve la fragrance de la terre pour rester une source d’inspiration. Quant aux hommes, ils sont restés sans parfum ni inspiration.

Je lui dis :

— Je viens du pays du café. Tout ce qu’il nous en reste, madame, c’est la couleur de nos yeux, celle du café torréfié.

Une vie entre la peur et les départs

Je regarde la tasse et pense à toutes ces années.

La moitié s’en est allée dans la peur. L’autre s’est écoulée entre des villes terrifiées, des trottoirs minés, des valises, des adieux et des portes qui se referment sans que personne sache quand elles rouvriront.

Peut-être avons-nous caché ce qui reste du parfum de la patrie dans la tasse du matin, en essayant de nous convaincre qu’elle suffit.

La jeune femme hoche la tête, comme si elle avait compris ce que je n’avais pas dit :

— Alors prenez votre café tel quel… Sans sucre, sans lait, sans additifs.

Je souris.

Elle ne sait pas que je ne cherche pas seulement une saveur. Je cherche une patrie : un arbre sur une montagne lointaine, la main d’un paysan cueillant les grains au matin, l’odeur d’une terre mouillée par la pluie, des villes qui connaissaient la joie avant la peur.

Je cherche l’ancienne Mokha, lorsque les navires y arrivaient chargés d’espoir et repartaient avec le parfum du Yémen.

Je cherche une patrie qui a appris au monde à boire le café, puis perdu le droit de s’asseoir paisiblement devant sa tasse.

Le monde entier connaît le moka. Mais combien savent que ce nom cache un port yéménite et, derrière lui, une patrie accablée par les fusils et les milices, au point d’avoir presque oublié le parfum du café ?

Retrouver le goût du Yémen

Je pose la tasse devant moi.

Sans sucre. Sans lait. Sans additifs.

Peut-être une patrie est-elle, comme le café, plus belle lorsqu’elle retrouve son essence. Je veux boire le Yémen tel qu’il était : un peu amer, chaud et vrai.

C’est le parfum d’une terre, là-bas… Celui d’une patrie qui, malgré tout, résiste encore à l’oubli.

*Ce texte a été publié en arabe dans Annahar Al-loubnania, traduit par Quid.ma